L’Affaire Harry Crawford au Théâtre Joliette

Du poids des secretsVu par Zibeline

• 25 mars 2022⇒26 mars 2022 •
L’Affaire Harry Crawford au Théâtre Joliette - Zibeline

Après sa création au Théâtre Liberté à Toulon, c’est le Théâtre Joliette à Marseille qui a présenté la pièce de l’auteur australien Lachlan Philpott, L’Affaire Harry Crawford. Au départ, une affaire troublante, qui a défrayé la chronique de Sydney en 1920 : un homme, accusé du meurtre de son épouse, se révèle être… une femme. Scandale. Condamné à mort, mais relâché onze ans plus tard. On ne sut jamais s’il avait vraiment tué Annie Birkett, ni comment et pourquoi il était passé du genre féminin, sous le nom d’Eugenia Fallieni, ouvrière illettrée, née en Italie en 1875, au genre masculin, homme blanc respectable. Ce drame s’inscrit totalement dans les préoccupations contemporaines sur le genre et le sexe, et questionne la contrainte des règles normatives de notre société. Taillé au couteau, le texte, incisif, mélange réalisme cru et symboliques métaphoriques. Deux personnages, une femme (impressionnante Emma Gustafsson) et un homme (Éric Houzelot), épient les protagonistes et nous font partager leurs remarques et leurs suppositions sur l’atmosphère glauque et les agissements de leurs voisins. Cancaniers, ils « voient à travers les murs », occupent la place du choeur antique omniscient. Dans une mise en scène efficace, Carole Errante les a vêtus de noir, ombres évoluant selon une chorégraphie orchestrée par la bande son de Bastien Boni qui ponctue le récit en même temps que les lumières de Cécile Giovansili-Vissière. L’action commence avec l’odeur de la chair brûlée, peut-être celle d’un cadavre. Puis un retour en arrière propose peu à peu, sans chronologie, des éclairages sur un passé lourd de secrets, dans un rythme effréné qui met le spectateur en tension. Le couple Crawford / Birkett, magistralement interprété par Juliette Plumecocq-Mech, tonitruante, et Anne Naudon, tout en retenue, est impressionnant de justesse. Le jeune Harry (Joseph Colonna), 14 ans, fils d’Annie, s’attache à une poule qui se révèle être un coq ! Joséphine (lumineuse Alexandra Cismondi), fille de Crawford, se fait engrosser par un lanceur de fléchettes. Dans une scène terrible elle s’oppose à sa belle-mère : celle-ci n’aurait-elle pas été une mère sans mari ? Et ce père que Joséphine finit par appeler « mère ! » – pour qu’il réagisse – n’a-t-il pas été violé quand il était fille ? Tout tourne autour de la sexualité, des mutations des corps, de la difficulté d’être libre -et d’« être », tout court. La mise en scène stylise l’ensemble des déplacements, des expressions, avec de courts arrêts sur image. Un fond de scène de papier blanc, dans un espace ouvert, tient lieu de chambre, de rue, de taverne, de mur dans une scénographie épurée de Thibault Vancraenenbroeck. La fin est violente, celle d’une histoire d’amour, autour d’un brasier. « Un grand coup sec », le noir, puis une dernière terrible image de la Fallieni / Crawford, voûtée, en longue robe grise : « Ça » est vaincu(e). Image qui nous poursuit comme cette nouvelle réussite de Carole Errante qui excelle dans les parcours en eaux troubles.

CHRIS BOURGUE
Mars 2022

L’Affaire Harry Crawford de la Cie La CriAtura s’est jouée au Théâtre Joliette à Marseille du 1er au 5 mars, et au Liberté scène nationale de Toulon du 24 au 26 février

À venir
25 et 26 mars
Théâtre du Briançonnais, Briançon
04 92 25 52 42 theatre-du-brianconnais.eu

Photographie © Agnès Maury

Théâtre Joliette
2 place Henri Verneuil
13002 Marseille
04 91 90 74 28
www.theatrejoliette.fr