Le Salon des écritures alternatives en sciences sociales, en plein bouillonnement créatif

Du nouveau en sciences socialesVu par Zibeline

Le Salon des écritures alternatives en sciences sociales, en plein bouillonnement créatif - Zibeline

Utiliser la fiction, la BD, la danse, le cinéma, sortir du rapport asymétrique de l’enquête… les sciences humaines explorent le monde dans de nouveaux formats, et gagnent en visibilité.

Le Salon des écritures alternatives en sciences sociales s’est tenu au Mucem les 10 et 11 juin. Après une journée plus technique, portant sur la diffusion des films de recherche ou les dispositifs d’aide, deux tables rondes ouvertes à tous se sont tenues durant la seconde. Chacune était modérée par Héloïse Lhérété, directrice du magazine Sciences Humaines.

Éloquentes fictions

Pour creuser les thèmes de la première table ronde, Le choix de la fiction, plusieurs chercheurs ont témoigné de leur expérience. Grégory Cohen et Manon Ott ont travaillé sur la ville des Mureaux (Yvelines), et afin de comprendre comment se vit l’amour dans les cités populaires de cette banlieue parisienne, choisi de réaliser un film avec les jeunes du quartier. Pourquoi cette forme fictionnelle ? Parce que les modes de sociabilité adolescente y censurent l’expression directe des sentiments. Pas de manifestation de tendresse ! Ce serait considéré comme peu viril de la part des garçons, tandis que les filles, souvent surveillées par leurs frères, craignent toute atteinte à leur réputation. Par le biais d’un scenario, les langues se sont déliées, les deux sociologues veillant à ce qu’il émane entièrement d’eux, en visant une polyphonie qui colle à leur réalité. Si l’on en juge d’après l’extrait diffusé de leur film La cour des murmures, c’est une réussite ! Dans un champ, plusieurs jeunes filles allongées avec Manon Ott parlent de leurs difficultés amoureuses avec liberté, et l’intimité de la scène, plus que n’importe quel travail académique, donne accès à ce qu’elles vivent au quotidien. « C’est une adaptation contemporaine des Liaisons dangereuses de Choderlos de Laclos, explique Grégory Cohen, sur les amours cachées. »

L’anthropologue Pascale Hancart-Petitet a de son côté confié à des danseurs le soin d’incarner des personnes réelles, à partir d’entretiens ethnographiques réalisés au Laos. Live with it, performance de danse-théâtre, « a connu un gros succès public et médiatique dans des régions où l’offre culturelle est très réduite : beaucoup n’avaient jamais vu de spectacle avant », témoigne-t-elle. Via les réseaux sociaux, cette forme artistique a assuré à son projet une bien meilleure visibilité par rapport à un travail académique classique.

Mieux accomplir les missions de vulgarisation des scientifiques auprès du grand public, par le biais de l’hybridation. Le constat vaut pour l’historien Sylvain Venayre, directeur de la collection Histoire dessinée de la France aux éditions La Découverte : « Un de mes livres d’histoire, s’il marche bien, est lu par 5000 personnes. Notre premier tome, avec Étienne Davodeau au dessin, s’est vendu à 50 000 exemplaires ! » Dépoussiérant un format initié par les éditions Larousse dans les années 1970, la collection s’est mise en phase avec le renouvellement de l’historiographie : le roman national en prend un coup. Sur chaque ouvrage, un auteur de BD et un historien, associés, ont pour mission de ne rien abdiquer du contenu scientifique, tout en admettant l’ignorance inhérente à la discipline… Sylvain Venayre aime à évoquer Lucien Febvre : « Il disait que la plus grande qualité de l’historien, qui travaille avec une documentation trouée, c’est l’imagination. Mais une imagination proprement historienne, pas celle du romancier ».

Mélanie Pavy, artiste, cinéaste et chercheuse, a quant à elle travaillé avec une anthropologue, Sophie Houdart, sur la zone irradiée autour de Fukushima. De cette expérience, elle relève l’enrichissement mutuel des disciplines et des pratiques. Particulièrement au moment des entretiens filmés avec la population qui vit toujours dans cette belle campagne japonaise, contaminée en « tâches de léopard », certains spots, très dangereux, situés à quelques mètres de terres inoffensives. Le cinéma implique plusieurs prises, chaque version, différente, étant porteuse de sens. Voilà qui permet aux chercheurs de mesurer à quel point toute mise en scène transforme la parole : autant qu’elle soit assumée, et utilisée.

La place de l’auteur

La seconde partie du salon a questionné la position de l’artiste, du scientifique ou encore de l’écrivain dans ses travaux. Quelle que soit la façon dont ceux-ci jouent avec leur place d’auteur, leurs méthodes sont autant de nouvelles façons de raconter l’homme et la société et donnent lieu à des œuvres pertinentes et ancrées dans le réel.

C’est par son absence que brille Fanny Dujardin avec son dernier documentaire sonore. Pour atténuer le « rapport de domination » entre ses enquêtés (un groupe d’enfants séjournant à la ZAD de Notre-Dame-des-Landes) et sa place « d’adulte preneur de son », l’artiste sonore et chercheuse a fait le choix de ne pas utiliser de voix off (non sans nous rappeler l’émission belge Strip-tease), mais aussi celui d’initier les enfants à la radio et de les familiariser avec ses outils, en les incitant à y recourir à leur façon. Ainsi la découverte d’ossements animaux dans le sol marque l’ouverture d’un véritable chantier archéologique, où l’un s’invente journaliste, l’autre scientifique spécialiste de l’ossature mammifère. Et le rendu est sans appel : en saisissant la « voix dans l’action », le documentaire conte la spontanéité et la naïveté propres aux enfants avec humour, fraîcheur et authenticité.

C’est une approche presque opposée que Nicola Maï, anthropologue et réalisateur, a pris l’habitude d’emprunter avec ses ethno-fictions, films où des acteurs jouent des rôles inspirés de faits réels. Samira retrace le parcours de Karim, immigré d’Algérie qui se travestit et se prostitue à Marseille. Nicola Maï s’y met lui-même en scène et n’hésite pas à révéler certaines facettes de son intimité. En se plaçant d’égal à égal avec son sujet, le chercheur installe une relation de confiance propice à la confidence. Dans Travel, il apparaît aussi à l’écran, cette fois dans son propre rôle. C’est en évacuant d’emblée son statut éventuel de client ou de policier, et en assumant sa place d’universitaire qu’il va pouvoir échanger avec son interlocutrice, une prostituée nigériane.

Parfois, l’auteur prend place où on ne l’attend pas. C’est le choix qu’a fait Ivan Jablonka, avec son livre Laetitia ou la Fin des hommes (Seuil) centré sur la vie de Laetitia Perrais, une jeune fille de 18 ans violée et assassinée en 2011, dont le meurtre avait donné lieu à une véritable « affaire d’État ». L’historien, révolté que Laetitia ne soit « importante que par sa mort », va lui rendre son existence en apportant un regard nouveau parmi ceux des policiers, juges et journalistes. En explorant cet « angle aveugle » qu’était la vie de Laetitia avant sa mort, Ivan Jablonka raconte une jeune femme radieuse, presque « phosphorescente » que seuls les hommes ont réussi à éteindre. Et il a parfaitement trouvé sa place, d’écrivain célébré par un prix littéraire, le Médicis.

Enfin, il y a de ces auteurs qui choisissent de demeurer au plus près de leur propre histoire. C’est le cas de Chowra Makaremi, anthropologue et chargée de recherche au CNRS, lorsqu’elle réalise le film Hitch, une histoire iranienne en 2019. Elle y raconte l’histoire de sa mère et de sa tante, exécutées en Iran pour s’être engagées dans la Révolution. Héritière d’un témoignage familial (un cahier laissé par son grand-père), la chercheuse va en Iran filmer ses proches et les lieux qui les ont vu disparaître. Sa place dans l’histoire qu’elle raconte et celle de sa caméra, outil de « médiation » entre son travail et sa famille, permettent d’ouvrir une fenêtre nouvelle sur l’intime dans l’histoire iranienne.

Le Salon des écritures alternatives en sciences sociales s’est avéré un franc succès. Au vu des multiples revues qui attendaient les visiteurs sur une rangée de tables, à la sortie de l’auditorium Germaine Tillon, foisonnantes et hybrides, on ne peut que célébrer l’inventivité d’un champ de recherches pourtant bien maltraité en France*. On y trouvait, parmi tant d’autres, les numéros de Billebaude, semestriel d’exploration et de réflexion sur les usages et représentations de la nature, dialogue inclassable mais fécond entre les sciences, la culture et les arts (en librairie et sur abonnement). De quoi nourrir les curiosités éveillées par la pensée sauvage.

MARION DURAND et GAËLLE CLOAREC
Juin 2021

* Lire à ce sujet l’interview de l’anthropologue Norah Benarrosh-Orsoni sur le site de Télérama https://www.telerama.fr/radio/sur-binge-audio-la-grande-souffrance-des-jeunes-chercheurs-en-sciences-sociales-6890277.php)

Photo : La cour des murmures -c- Grégory Cohen et Manon Ott

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