Vu par Zibeline

Chronique cettoise*, en direct de Fiest’A Sète, jour 2 et 3

Du « mamies business » et de ses dérives

Chronique cettoise*, en direct de Fiest’A Sète, jour 2 et 3 - Zibeline

Jusqu’au 6 août, Zibeline vous fait vivre, au jour le jour, la 23e édition du festival de musiques du monde de « l’Île singulière »

Fiest’A Sète permet chaque année de voir des monuments pour ne pas dire des légendes vivantes. Des icônes, dirait-on dans un festival de musiques actuelles. Qui plus est, le Théâtre de la Mer, avec ses quelque 1 700 places, est l’une des dernières scènes à taille humaine, très peu surélevée et sans barrière de sécurité séparant les artistes du public. Une configuration qui donne souvent lieu à des échanges lapidaires entre spectateurs du type « Assis ! », « Debout ! ». La légende de ce 23e festival se nomme Omara Portuondo. Hormis les fidèles et férus de musique cubaine, le grand public français comme le reste de la planète la découvre en 1996, lorsque le guitariste américain Ry Cooder réunit la fine fleur de la scène musicale de la Havane du siècle dernier sur l’album Buena Vista Social Club, au succès international. Des retrouvailles filmées par le réalisateur Wim Wenders pour un documentaire éponyme qui sortira trois ans plus tard. On connaît la suite. Puis, en 2015, la troupe tire sa révérence sur les scènes du monde entier, déjà diminuée par les disparitions d’autres légendes : Compay Segundo, Ruben Gonzales, Ibrahim Ferrer… Omara est toujours là, malicieuse et alerte, le swing caribéen dans la peau. À bientôt 89 ans, la diva tient encore bien la route mais plus debout. Comme la semaine dernière au festival Jazz des Cinq Continents à Marseille où elle a offert trois morceaux à son vieil ami et compatriote Chucho Valdès. C’est assise, que celle qui a débuté à la fin des années 40, se produit. El ùltimo beso (Le dernier baiser) est censé être une tournée d’adieu. Cela ressemble surtout un gros coup de communication du manager. Car pour Doña Omara, les adieux ne sont pas à l’ordre du jour, comme on a pu le lire dans Le Monde. Pour l’accompagner au piano et à l’irréprochable direction musicale, elle a choisi Roberto Fonseca, autre Cubain de plus de quatre décennies son cadet, amateur de collaborations musicales et déjà incontournable. Ce n’est pas tout à fait un hasard puisqu’il est issu de la nouvelle génération d’artistes venus compléter l’ensemble Buena Vista. Tous deux sont des habitués de Fiest’A Sète mais ils n’y avaient encore jamais partagé le plateau. Le regard espiègle, le sourire aguicheur, une tenue de voix bluffante et le battement de pied régulier, chez Portuondo tous les sens fonctionnent. La séduction aussi. Mais sans esbroufe. La complicité et la tendresse avec Fonseca, virtuose mais légèrement tendu, ne sont pas de l’affichage. Autour, des batteur, percussionniste et bassiste-contrebassiste de haut vol. Les titres, souvent des classiques, s’enchaînent. Quizas, Guantanamera, Veinte anos, Besame mucho,… Des refrains repris en chœur, qui prouvent l’ancrage de la musique cubaine dans la culture populaire française : «  Se la saben » (« Ils la connaissent »), feint de s’étonner l’interprète. Quand Roberto Fonseca indique la fin du morceau, elle s’amuse à la contredire, entraînant le public a cappella. Quand l’heure de la fin de la représentation sonne après près deux heures, celle qui a collaboré avec Edith Piaf, Nat King Cole ou encore Herbie Hancock, se retire, au bras du pianiste, non sans quelques clins d’œil et remuements d’épaule. Élégante, digne et consciente jusqu’au bout.

On ne peut pas en dire autant de celle qui l’a précédée sur cette même scène la veille, Calypso Rose, pourtant de dix ans plus jeune. Très affaiblie, le pas incertain, la voix altérée et chevrotante et un chant rarement juste, la chanteuse de Trinité-et-Tobago a elle aussi été redécouverte à un âge avancé. Mais le spectacle suscite le malaise (malheureusement pas chez le public). Côtés cour et jardin, deux assistantes ne quittent pas du regard leur protégée, surgissent régulièrement sur scène pour la recadrer, lui montrer le bon chemin. La sentant particulièrement fatiguée, l’une d’elles la fait sortir sur un fauteuil roulant, infligeant aux musiciens la tâche de prolonger le morceau jusqu’à la remise en état de la vieille dame aussi autonome qu’une marionnette. « A vous ! », lance à plusieurs reprises un guitariste francophone pour meubler. Affligeant. Rien ne nous sera épargné. Un classique du gospel Amazing Grace massacré, des enfants pris dans le public qui montent sur scène pour danser… Calypso Rose ne semble rien maîtriser. Pas même son corps qu’elle tente de trémousser, glissant son micro entre sa taille et ses seins. Pathétique. Jusqu’où ira-t-on dans l’indécence, pour ne pas dire maltraitance ? Le pire est à craindre si l’industrie musicale, les producteurs, les tourneurs, et par conséquent les programmateurs qui en deviennent les complices, peuvent sans scrupule exploiter et manipuler des artistes usés et qui n’ont plus rien à prouver, pour remplir des salles et vendre des disques. Calypso Rose, rare représentante féminine d’un genre musical essentiellement interprété par des hommes, a débuté à l’âge de 15 ans et a écrit plus de 800 chansons. Ne mérite-t-elle pas respect et retrait ? « The show must go on » ? Pas forcément.

LUDOVIC TOMAS
août 2019

Calypso Rose s’est produite le 31 juillet et Omara Portuondo avec Roberto Fonseca le 1er août, au Théâtre de la Mer, à Sète.

*Jusqu’en 1927, la commune de Sète s’orthographiait Cette.

Photographie : Festival Fiestasete Calypso Rose © Julot Bandit