Vu par ZibelineDisque du mois : Modernisme, par Sarah Nemtanu et Bastien Stil

Du lyrisme russe

Disque du mois : Modernisme, par Sarah Nemtanu et Bastien Stil - Zibeline

On tend parfois à oublier tout ce que le modernisme musical des années 1920 doit à la Russie. Grand bien en a donc pris à Sarah Nemtanu et à Bastien Stil d’enregistrer, avec l’Orchestre symphonique national d’Ukraine, un opus dédié à cette empreinte esthétique. Le disque s’ouvre sur la Ballade opus 24 de Boris Liatochinski, composée en 1929 et réorchestrée par Dimitri Tchesnokov. L’ostinato rampant, chromatique, est conservé ; le métallique des graves s’enrichit de jeux de grains aux cordes, la montée en puissance se fait au son de percussions savamment agrégées. Quand un souffle stravinskien semble s’installer, une excursion plus tendre, plus lyrique, se fait entendre. La transition avec le Concerto pour violon et orchestre opus 87 de Tchesnokov est parfaite. Commandée par l’orchestre et créée en 2015 par Sarah Nemtanu, la pièce s’inscrit dans le sillage de cette expressivité picturale et narrative : le violon désarticule savamment son bourdonnement en demi-tons et doubles cordes ; l’orchestre, bloc impassible, lui fait face, instille des harmonies tour à tour fluides et inquiétantes. L’influence de Scriabine, mais aussi de Schnittke, est évidente. Mais le lyrisme de Tchesnokov, qui sait en quelques traits convoquer le propre de la tragédie, semble n’appartenir qu’à lui. À l’intensité du « Largo » succède un « Intermezzo » qui troque le déchirement du premier acte contre une sensibilité plus contemplative. Le « Finale », plus tonitruant, fait la part belle à un violon dansant, presque bartokien.

Peu semble séparer ce très bel opus de la Symphonie n°1 de Dmitri Chostakovitch qui suit, composée pourtant quatre-vingt-dix ans plus tôt. Les solistes s’y expriment tour à tour dans un flou rythmique alors inédit. Les vents sont ici encore plus outrés, burlesques. La lecture de Bastien Stil n’opte heureusement pas pour la distanciation, et s’imprègne de la volubilité dramatique de l’opus précédent. On ressort de l’« Allegro molto » final ébranlé.

SUZANNE CANESSA
Janvier 2020

Modernisme
Bastien Stil, Sarah Nemtanu & Orchestre symphonique national d’Ukraine
Klarthe Records, 15 €