Une Entre-deux Biennale des Arts du Cirque aux esthétiques hétéroclites

Du cirque entre envolées et retenueVu par Zibeline

• 31 janvier 2020⇒16 février 2020 •
Une Entre-deux Biennale des Arts du Cirque aux esthétiques hétéroclites - Zibeline

Avant de se clore le 16 février, l’Entre-deux biennales des Arts du Cirque a accueilli deux formes contemporaines aux esthétiques hétéroclites.

À la Criée fin janvier, place aux subtiles envolées des 19 acrobates de la Cie XY. Le collectif ménage depuis 2009 une irrésistible déclinaison des portés acrobatiques sous toutes leurs formes, conviant le lindy hop au plateau (Il n’est pas encore minuit, 2014) ou exerçant leur talent en pleine rue en soulevant des membres du public (Les voyages, vu notamment sur le parvis de l’Opéra en mai 2017 dans le cadre de Sirènes et midi net). Associée au chorégraphe Rachid Ouramdane, la compagnie s’attelle avec Möbius à recréer le mouvement perpétuel, en un saisissant hommage aux murmurations, ces nuées d’oiseaux obscurcissant le ciel l’automne venu. Se présentant d’abord un par un face public, les acrobates forment ensuite un corps collectif devant nos yeux. Doucement galvanisante, l’onde première se propage au fil des corps, tour à tour unis puis désunis. Puis les nuées fusent de chaque côté, en d’étourdissantes chorégraphies régies par une logique inconnue des humains. Entre ressac et affaissements, envol puis renaissance, la fluidité des mouvements est tangible, empruntant tant à la force animale que végétale -telle cette pyramide humaine qui refleurit sans cesse, une corolle d’acrobates recueillant le partenaire qui choit avant de se hisser à nouveau. Habilement sculpté par un discret jeu de lumières, le plateau dénudé se présente comme une toile vierge accueillant des corps pinceaux, tout de noir vêtus, modulant indéfiniment cet organisme en mouvement perpétuel, à l’image d’une calligraphie vivante. Grâce et légèreté confèrent une sensation éthérée autant qu’aquatique, par la grâce de figures inédites -portés horizontaux ou véritables piqués dans l’air depuis l’épaule du complice. Une dernière envolée, puis le plateau se vide en un souffle, laissant le public étourdi et ravi, pour une interminable standing ovation. 

Au ZEF quelques jours plus tard, c’était Koltès qui reprenait vie dans une salle métamorphosée en hangar des bas-fonds. Au sein d’un dispositif quadrifrontal, Jean-Baptiste André et Dimitri Jourde rejouaient la traque du célèbre face à face entre un dealer et son client (Dans la solitude des champs de coton) ; le langage corporel venant souligner cette confrontation entre désir inassouvi et frustration, exprimant l’état de tension d’un dialogue aux multiples sous textes, faisant la part belle aux non-dits. Les deux acrobates expliquent s’être « retrouvés autour de cette pièce pour sa langue, son champ lexical, sa physionomie et la situation qu’elle campe : celle d’un face à face entre deux hommes qui font l’épreuve de l’altérité ». Dans ce tête-à-tête de deux corps affûtés préside un affrontement subtil des forces en présence, entre défiance et mise en respect, apprivoisement et évitement, attraction et répulsion. Toujours hardie pour un circassien, la prise de parole est ici délibérément mise en danger : les artistes déclament leur texte à voix feutrée, à l’issue d’haletantes acrobaties, voire lors d’équilibre sur la tête. Si l’exercice est périlleux et parfois déroutant, l’ensemble ne manque pas d’élégance, délivrant une homogénéité assez indolente, alternant décrochages hypnotiques et retours au texte. Certains se laissèrent embarquer par cette douce litanie, d’autres restèrent rétifs à une dramaturgie trop monotone et une scénographie un peu envahissante. D’indéniables respirations ponctuent toutefois la pièce, tel cet apprivoisement farouche où la parole se tarit sur un air de Bob Dylan, avant de retourner à des relations plus troubles, pour s’acheminer de concert sur ce « chemin courbe » qui relie imperceptiblement les humains entre eux. 

JULIE BORDENAVE
Février 2020

Möbius jouait les 31 janvier et 1er février à La Criée, Marseille ; Deal jouait les 4 et 5 février au ZEF, Marseille, dans le cadre de l’Entre-deux Biennale des Arts du Cirque. 

L’Entre-deux Biennale des Arts du Cirque se poursuit jusqu’au 16 février

Photo : Deal © Benoît Thibaut

La Criée
30 Quai Rive Neuve
13007 Marseille
04 91 54 70 54
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