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Vu par Zibeline

Krystian Lupa adapte Le Procès de Franz Kafka, en une lente apnée théâtrale

Double K de conscience

Krystian Lupa adapte Le Procès de Franz Kafka, en une lente apnée théâtrale - Zibeline

Le Procès, pièce inaugurale du Printemps des Comédiens, est une lente apnée théâtrale. Cinq heures durant, Josef K., devenu Franz K. dans l’interprétation du texte de Kafka par le metteur en scène polonais Krystian Lupa, nous entraine dans une ronde où tout est chef d’accusation : un geste de trop, un ton inapproprié, une question posée, une autre qui aurait dû l’être, une hésitation – tout, rien. L’histoire, on la connaît, celle de cet employé de banque qui ne sait pas pourquoi On lui intente un procès, qui « croyai[t] que ça finirait bien et maintenant [il] a des doutes », qui « veu[t] juste sortir, mais où est là sortie ? ». Absurdité des lois, corruption, dédales administratifs. Le pire étant que On a bon dos, puisque que Josef / Franz se débat avec lui-même, installant finalement sa culpabilité comme une évidence.

Parmi les 17 comédiens de la mise en scène de Lupa, Franz K. est dédoublé en deux personnages. L’un plutôt petit et propre sur lui, respectueux, introverti, l’autre dégingandé, presque toujours nu, très sexuel, et souvent insolent vis-à-vis de sa moitié politiquement correcte. Sa voix parasite le bon sens de l’autre. Mise en scène d’une schizophrénie dévorante. Jusqu’à ce que la biographie de Kafka s’immisce dans la pièce, marquant une pause introspective. Une de ses maitresses (Felice Bauer), son ami testamentaire (Max Brod), les fameuses Lettres à Milena, les lits crasseux du sanatorium, tous ces ingrédients se combinent dans la lente descente aux enfers. Lumières grises, voix murmurées à la limite de l’audible dans les micros HF, totalement désincarnées (surtitrées en français), torpeur, décor léché, portes menant vers des ailleurs suggérés par des vidéos, scènes filmées en direct, cadre de scène surligné d’un rouge lumineux, matérialisant une séparation plutôt vieillotte entre plateau et public. Des borborygmes surviennent parfois, en français : c’est Krystian Lupa qui parle depuis la régie, et rajoute un peu de décalage dans la mécanique. Étrangement, ce sont ces quelques mots, attrapés au vol parmi le flot du texte, qui distillent le plus de trouble, sèment le doute, la folie. Et le plus fou n’est pas cet être double qui démultiplie ses angoisses. K., pétrifié, regarde l’avocat Huld, celui qui était sensé le sauver, partir à la dérive dans une très belle scène où il s’accroche à son bureau à roulettes comme sur un radeau, et qui tangue dans une valse fatale.

ANNA ZISMAN
Juin 2018

Le procès a été joué pour la première française au Printemps des Comédiens à Montpellier, les 1er et 2 juin.

Photo : © Marie Clauzade