Vu par Zibeline

Une belle surprise que la création en France du Journal d'Anne Frank, un opéra de Grigori Frid

«… d’où a surgi la bête immonde !»

Une belle surprise que la création en France du Journal d'Anne Frank, un opéra de Grigori Frid - Zibeline

Lorsqu’on pénètre dans la petite salle de la Criée on trouve, alignés sur la scène, le fer de lance de l’Opéra de Marseille : l’ensemble instrumental qui joue la musique de Grigori Frid est composé d’un fleuron de ses fameux solistes. De fait, dès les premiers accords lancés comme un cri dissonant, on sait que son opéra, inspiré du Journal d’Anne Frank (écrit en 1972 et créé les 7 et 8 décembre pour la première fois en France) trouve-là ses meilleurs interprètes ! D’autant que c’est un excellent chef qui est chargé de donner vie à l’opus, car Marc Albrecht laisse chanter les musiciens tout en maîtrisant les tempi avec un calme souverain. La jeune Anne Franck, auteur d’un texte fabuleux, autant historique que littéraire, est incarnée par une jeune soprano à la voix et l’articulation claires : Émilie Pictet est idéale pour un rôle difficile, à la fois du point de vue musical, moderne, que par la simple spontanéité qui doit s’en dégager. On entend aussi la voix, «présente-absente» de Macha Makeïeff et sa lecture d’extraits du «Journal», légèrement distanciée, littéraire, sans pathos, sonne parfois comme une prière et laisse du temps au texte… celui de vivre… naturellement !

C’est au final à une belle surprise qu’on assiste : car l’œuvre est remarquable. La musique, savamment composée, souligne et illustre le texte chanté, l’action traitée en chapitres. Elle rend compte des sentiments qui animent l’adolescente : de l’inquiétant glas résonnant à l’extérieur de la planque, comme un temps non-mesurable, pulsé, mais dont Anne tente vainement d’imaginer la chute, à l’attente angoissante, nocturne, d’une rafle, de la naissance du désir à l’espoir d’une liberté retrouvée, scrutée au dehors à travers une lucarne, du rêve d’amour au cauchemar, jusqu’au désespoir… et son inévitable final… que la musique annonce dès l’ouverture !

Et que ce texte émouvant, ce spectacle chanté, paré d’une musique puissante, résonne avec force, ici même à Marseille où, la veille, on annonçait à coups de pourcentages le retour d’une vague sombre dans la Région. C’est qu’il y a 70 ans, dans nos quartiers, on arrêtait des familles juives pour la seule raison qu’elles étaient… juives. Anne Frank s’étonnait de constater à quel point la Hollande, terre historique d’accueil, était devenue antisémite ; on s’étonne aujourd’hui qu’un pays tel que la France, terre des Lumières, puisse virer vers des extrêmes liberticides et nauséabonds.

Combien enfin est précieux le Festival des Musiques Interdites, désormais itinérant et constamment menacé d’extinction du fait du désengagement des partenaires publics ! Et on remercie les directions de La Criée, de l’Opéra de Marseille, d’avoir donné sa chance à cette œuvre !

JACQUES FRESCHEL
Décembre 2015

Photo : Marc Albrecht D.R


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