La Traversée aux Disparus, longue histoire des Noirs d’Europe par Eva Doumbia

Donnons un corps aux disparuesVu par Zibeline

• 5 mai 2014⇒7 mai 2014 •
La Traversée aux Disparus, longue histoire des Noirs d’Europe par Eva Doumbia - Zibeline

Eva Doumbia a le chic pour transformer la cérémonie théâtrale. La Criée, réduite à sa petite salle et à un bout de son hall pour cause de travaux, a su grâce à elle garder sa chaleur, et la teinter de l’odeur des Caraïbes, et de l’Afrique. Sur scène, un marathon, quatre pièces en trois actes et cinq heures, en comptant les deux entractes où l’on mange des plats très épicés qui enflamment la bouche.

Les quatre pièces emmènent vers des horizons et des périodes très divers, mais peuplés, chacun, de magnifiques femmes noires. Chaque partie repose sur une mise en scène différente, mais toutes sont traversées de chants, polyphoniques, ancestraux ou contemporains, soutenus par des instruments traditionnels ou électriques. Cette unité souligne la cohérence du propos, sur ces femmes noires de partout et toujours. La mise en œuvre des parties est inégale, parce que les textes le sont : l’autobiographie de Maryse Condé qui ouvre le spectacle est un rapport d’expérience passionnant, par sa franchise, son intimité, et sa portée historique ; mais Ségou, sa première œuvre, est plus confuse : cette Afrique d’avant la Traite et l’Islam se garde d’être mythique, et permet une belle mise en image, en chair et en chants, mais la théâtralisation des extraits n’est pas évidente à suivre…

La Couleur de l’Aube de Yanick Lahens fait en revanche entendre une langue poétique qui plonge le spectateur au cœur des douleurs d’Haïti. De son quotidien de misère et de peur, de violence, de mort. Les deux monologues intérieurs des deux sœurs du disparu se croisent, s’illustrent, construisant inexorablement la tragédie, portée jusqu’au bout par de formidables comédiennes.

La dernière partie clôt la Traversée au présent, en France, dans une Grande Chambre où un couple, lui venu d’Afrique de l’Ouest, elle fille d’Antillais, est hanté par les fantômes de la traite négrière. Ceux qui sont passés là, par le Havre, reclus, esclaves. Le texte de Fabienne Kanor révèle une série de plaies ouvertes, de cris inentendus, un passif conjugué au présent d’une mémoire niée. Et même si la jeune comédienne semble encore trop frêle pour porter cette parole, même si la mise en scène des fantômes, parfois grandguignolesque, gagnerait à plus de subtilité, la représentation frappe par son actualité, et par tous les silences qu’elle fait crier. Une fois encore, Eva Doumbia a su traquer et représenter la longue histoire des Noirs d’Europe, qu’il faudra bien continuer d’écrire…

AGNÈS FRESCHEL
Mai 2014

La Traversée aux Disparus a été joué à la Criée, Marseille, du 5 au 7 mai

Photo : La-Traversée-aux-disparues-c-Agnès-Mellon

La Criée
30 Quai Rive Neuve
13007 Marseille
04 91 54 70 54
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