Mère et fils, un ouvrage de Denis Dailleux qui prête à polémique

Domination mise en scène

• 24 octobre 2014 •
Mère et fils, un ouvrage de Denis Dailleux qui prête à polémique - Zibeline

Bec en l’air est une maison d’édition précieuse, basée à Marseille, publiant avec soin des livres où photos et textes se répondent dans un rapport inventif, et toujours réfléchi. Aussi, lorsqu’on a vu paraître ce Mère et fils à la couverture déjà choquante, on s’est dit qu’une éditorialisation bien pensée devait forcément dire quelque chose de ces images… que, justement, le choc devait être là pour secouer les consciences… que ces photos très belles, mises en scène, récompensées par un prix du World Press Photo, contenaient un désir de dénonciation, qu’un livre pouvait expliciter…. Il n’en est rien.

De quoi s’agit-il ? De mères musulmanes, la plupart portant tchador sinon niqab, photographiées avec leurs fils, icônes d’un autre genre, torses nus, très musclés, rencontrés dans la rue ou des lieux publics. Bref, très imagerie gay.

Que nous dit-on de cela ? Que l’on sent l’amour (c’est vrai) et la tendresse (d’un certain genre, étouffante). Rien sur l’évidente analogie avec les Piétas catholiques, rien sur cette indécence à voir les hommes exhiber ce que les femmes doivent cacher, rien sur ces têtes baissées, rien non plus sur ces hommes Egyptiens très beaux et offerts à l’objectif, où reposant comme des guerriers fatigués.

À quoi sert l’image ? On sait qu’elle dénonce ou légitime. À feuilleter ce livre, l’écœurement saisit toute femme libre qui s’identifie un peu aux mères exposées. Tout homme aussi, peut-être, qui a une mère et répugnerait à afficher ainsi sa soumission publique. On sait qu’en Egypte le harcèlement, voire le viol, se pratiquent couramment sur celles qui osent traverser cheveux nus l’espace public. On sait qu’en Egypte le voile se porte par lassitude du harcèlement masculin. On sait qu’en Egypte des femmes se sont levées sur la Place Tahrir pour revendiquer comme les hommes d’aller librement. Que pour l’instant elles ont perdu, mais que ce n’est pas en diffusant ces images comme des normes acceptées que cela s’atténuera.

Alaa el Aswani écrivait dans ses Chroniques de la révolution égyptienne : «La cause originelle de l’extension prise par le harcèlement est, à mon avis, la modification de notre regard sur les femmes (…) La femme, pour les salafistes, est avant tout un corps et ce qui les préoccupe le plus, c’est de cacher ce corps (…) ce point de vue en fait automatiquement une proie sexuelle virtuelle qui doit toujours être accompagnée par un homme de sa famille pour la protéger.»

Liberté de l’artiste ? Certes, il prend les photos qu’il veut. Mais l’artiste est responsable de ce que son travail déclenche, aussi, dans les consciences. On ne peut pas photographier 24 femmes soumises à leur fils et s’attendre à ce qu’on n’en voit que la tendresse. La moindre des préoccupations d’un photographe qui met ainsi en série, c’est-à-dire en récit, des images, est de se demander quelle identification va avoir lieu. Ce que vont ressentir les mères en voyant cela. Les Egyptiennes qui ont porté la Révolution sur le web. Les Egyptiens qui tentent d’établir d’autres rapports amoureux avec leurs femmes, et n’ont pas la nostalgie du gynécée. Et toutes les Piétas qui, pendant des siècles, n’ont eu droit qu’à la vénération de leur douleur.

AGNES FRESCHEL
Octobre 2014

Mère et fils
Photographie Denis Dailleux, texte Philippe Mezecaze
Bec en l’air, 25 €

Alaa el Aswaani sera présent à la Librairie Maupetit, Marseille, le 24 octobre à 17h, pour une rencontre autour de son nouveau livre Extrémisme religieux et dictature.

www.maupetitlibraire.fr