Vu par Zibeline

Il se passe quelque chose d’Anne Alix, un film délicat et sensible

Dolores et Irma

 Il se passe quelque chose d’Anne Alix,  un film délicat et sensible  - Zibeline

Les sélectionneurs qui présentaient en ouverture du Festival de Cannes 2018 pour la Section ACID, le film d’Anne Alix, Il se passe quelque chose, produit et distribué par Shellac, l’ont défini comme un film « délicat » et «sensible». Et 101 minutes plus tard, le spectateur devait admettre que ce long-métrage tendre et drôle méritait bien ces deux adjectifs.

C’est l’été. Une femme rieuse marche, téléphone à l’oreille au bord de l’eau. Elle recherche des lieux sympas pour la réalisation d’un guide gay-friendly. De l’autre côté, des touristes visitent le vieux pont tronqué d’Avignon du haut duquel se jette une autre femme. La première va ramener la désespérée sur la rive de la vie. Alea jacta est : le fleuve est franchi et les deux femmes feront un bout de route ensemble. En longs travellings latéraux balayant l’horizontalité de la plaine de la Crau, la réalisatrice nous embarque dans ce road movie féminin, loin de la voix de synthèse du GPS, des guides formatés et des ronds points idiots plantés d’oliviers et de lavande. Avec Dolores et Irma, on va poser un regard bienveillant sur le monde et rencontrer les « vrais » gens qui l’habitent : un plongeur, des pêcheurs, des métallos, une bistrotière parolière, chansons en tête, cœur sur la main, un jogger africain, un berger roumain, des ouvriers agricoles de toutes origines. Le paysage qui défile n’existe que dans la subjectivité. Pour Dolorès l’Espagnole (Lola Dueñas) il ressemble à l’Andalousie et pour Irma la Bulgare (Bojena Horackova) à la Bulgarie. Il est hanté par les migrants anciens et nouveaux et les histoires qui s’y sont jouées et s’y jouent encore. Celle de Tango, par exemple, installé dans ce coin de Provence, heureux, tiré du désespoir par ses amis, baptisé ainsi parce que ces derniers lui disaient : « Go Tang, allez Go ! » pour l’encourager. Révéler, au sens photographique du terme, passer du négatif au positif, demeure le fil conducteur du film d’Anne Alix. Ce n’est pas forcément simple. Dolores la vaillante, incapable « chimiquement » de s’installer dans une relation amoureuse durable a du vague à l’âme alors qu’Irma renaît peu à peu au plaisir d’exister. Mais les cartes sont formelles, et Dora la voyante reste optimiste : Dolorès aura un enfant et ne vieillira pas seule. D’un paysage à un visage, d’un territoire à une histoire. Irma feuillette un livre réunissant des (auto)portraits de Van Gogh où une citation mise en exergue l’affirme : « Il n’y a rien de plus artistique que d’aimer les gens » Dès lors, fiction et documentaire, actrices professionnelles et personnes rencontrées au fil des repérages se mêlent tout naturellement. Côté documentaire, on pense au récent Villages Visages de Varda et JR qui partagent l’assertion vangoghienne.

Le film commence et se clôt par une séance de spiritisme. Convoquer les fantômes, les faire apparaître et les entendre, c’est ce que propose la réalisatrice comme une mission cinématographique et humaine.

ELISE PADOVANI
Mai 2018

Le film a été projeté au Cinéma Les Arcades à Cannes dans la sélection ACID du Festival de Cannes en mai dernier.

Photographie : Il se passe quelque chose© Schellac


Cinéma Les Arcades
77 rue Félix-Faure
06400 Cannes
04 93 39 10 00
http://arcadescannes.cine.allocine.fr/