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Vu par Zibeline

Le premier volet de la trilogie de Miguel Gomes : la crise économique selon Schéhérazade

Dis, raconte-nous une histoire

• 30 mai 2015 •
Le premier volet de la trilogie de Miguel Gomes : la crise économique selon Schéhérazade - Zibeline

Samedi 30 Mai. Dans le cadre de la reprise de la Quinzaine des réalisateurs, l’Alhambra présente L’Inquiet, premier volet de la trilogie fleuve réalisée par l’ovni du cinéma portugais: Miguel Gomes. Une trilogie coproduite par Shellac Sud. Les deux autres volets de plus de deux heures chacun, Le Désolé et L’Enchanté ont été déprogrammés. On les verra plus tard à Marseille. Le public venu nombreux sort de cette projection, un peu déconcerté par cette liberté de ton et de forme, qui les avait déjà surpris, et pour la plupart, séduits chez ce même réalisateur, dans le romanesque Tabou. Certains se raccrochent à des référents, invoquant Fellini pour le grotesque et l’onirique,  Kusturica pour les fêtes rurales et la musique populaire, Pasolini pour l’irruption de la mythologie, ou encore Godard pour la déconstruction, les dissonances, la distanciation.
Mais il faut se rendre à l’évidence: le cinéma de Miguel Gomes ressemble avant tout au cinéma de Miguel Gomes. Et si souvenirs cinéphiliques il y a, ils sont tant et si bien digérés que régurgités, ils ont épousé l’écriture particulière du cinéaste et l’actualité de ses images pour raconter durant l’année 2013-2014, les événements liés au naufrage économique du Portugal. Prologue malicieux pour poser le récit-cadre, qui démarre comme un documentaire et finit comme un western après une course poursuite burlesque, caméra à l’épaule. Trois corps enterrés dans le sable jusqu’au cou, dont celui du réalisateur coupable d’avoir laissé son équipe orpheline et fui «le vertige de l’abstraction».
Écartelé entre deux sujets, deux événements d’égale importance survenant au même endroit mais dont le lien métaphorique lui échappe: la fermeture des chantiers navals de Viana do Castelo et la destruction des abeilles par une invasion de guêpes asiatiques. Ainsi, c’est pour sauver sa vie qu’il va invoquer Schéhérazade, l’habile conteuse qui sauva la sienne et celles de toutes les vierges convoitées par le sultan. Ses récits expliqueront tout. Les raisons de l’odieux plan de redressement économique décidé au sommet par d’impuissants puissants, condamnés par un sorcier africain au priapisme et rançonnés pour s’en délivrer. Les causes des incendies ravageant la région, que les efforts chantés d’un coq-Cassandre ne pourront prévenir : malédiction ancienne d’un empereur chinois, feux récents d’amours adolescentes ponctuées de texto à l’orthographe minimaliste sur fond d’élections municipales.
On aura pour entendre les drames individuels, les témoignages des Magnifiques, doux et  dignes : tel chômeur réduit à faire les poubelles, tel autre évoquant ce temps dont on ne fait rien. Et les rêves d’un syndicaliste cardiaque, flanqué d’une punkette : hosto inondé de sang où flottent des poissons morts, baleine échouée sur une plage à côté de sirènes visqueuses.  Au fil de l’eau, d’un bateau depuis lequel défilent
quai et dockers en travelling latéral, ou d’une rive de laquelle on voit dans le même mouvement s’éloigner un autre bateau, des illuminations de Noël en forme de flammes à la pyromane amoureuse condamnée au bracelet électronique, d’un feu d’artifice à l’explosion d’un rorqual, le film se fait processionnaire pour s’achever le 1er janvier par un bain de groupe revigorant, solidaire, fêtant malgré le froid et la grisaille, une nouvelle année.

ELISE PADOVANI
Mai 2015

Photo : (C) O Som e a furia/ Shellac sud / Komplizen films/ Box productions


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