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Une soirée d'ouverture sublime au Festival International de La Roque d'Anthéron

Dieu était en chaussettes

Une soirée d'ouverture sublime au Festival International de La Roque d'Anthéron - Zibeline

Le Festival International de Piano de la Roque d’Anthéron ouvre cette année avec un choix d’œuvres et d’interprètes d’exception. Un orchestre formé de musiciens passionnés, la Philharmonie Zuidnederland, un chef d’orchestre, salué comme l’un des meilleurs de sa génération, Dmitri Liss, et un démiurge du piano, Boris Berezovsky.

On a connu The barefoot Comtessa (de Joseph L.Mankiewicz), avec la divine Ava Gardner, il faudra ajouter The barefoot Pianist, avec la sublime interprétation du Concerto pour piano et orchestre n°2 en ut mineur op.18 de Rachmaninov, par un Boris Berezovsky au sommet de son art, alliant puissance, élégance, subtilité… en chaussettes.

Le Concerto n° 2 de Rachmaninov, d’une difficulté extrême, demandant, par exemple, au pianiste des dixièmes d’une seule main, est une sorte d’anamnèse de la dépression que le compositeur a vécue après l’échec de sa première Symphonie, et de sa guérison, grâce au docteur neurologue Nicolas Dahl, dédicataire de l’œuvre. Le passé défile, torturé, amorcé par les accords en crescendo du piano initial. Les cauchemars s’estompent et la vie, synonyme de musique reprend ses droits, lumineuse. Le piano glisse des empâtements profonds aux appoggiatures aériennes, dialogue avec l’orchestre, s’efface, puis nous transporte en larges respirations… Jeu hypnotique, brillant, délicat, émouvant… Un moment de grâce ! Boris Berezovsky offrit le cadeau du bis : l’échange du deuxième mouvement entre piano et flûte traversière… dernière note en suspens, bouleversante de calme après les envolées démesurées de ce monument.

L’orchestre seul se livrait au conte, avec la partition de Rimski-Korsakov, Shéhérazade. Cette suite symphonique a les allures d’un poème symphonique, nourri des couleurs orientales du pays des Mille et Une Nuits. La conteuse est le violon solo (exceptionnelle Lei Wang, premier violon) accompagné de la harpe. La musique descriptive et narrative au plus haut point, nous entraîne dans un monde où les routes des Princes et des Princesses se croisent, où les chevauchées emportent les héros, où la mer sait être tendre ou tempétueuse, où un sultan peut encore s’endormir bercé par une belle histoire et gracier pour ce rêve celle qu’il avait condamnée. Dmitri Liss à la baguette vit l’action, la communique avec fougue, humour, intelligence à un orchestre aux solistes subtils (basson, flûte, clarinette, cor, hautbois, trompette, trombone), aux pupitres virtuoses. Chaque musicien se fait vague, vent, défilé militaire, bataille, tempête, douceur apaisée… Les thèmes circulent avec aisance, glissent entre les instruments, fondent un récit envoûtant auquel chacun est sensible. Une musique que l’on goûte avec les yeux !

MARYVONNE COLOMBANI
Juillet 2017

Concert donné le 21 juillet, Parc du Château de Florans, première soirée du Festival International de piano de la Roque d’Anthéron

Photographie : © Christophe Gremiot