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Jean-Paul Gasparian au Musée Granet, dans le cadre du festival de la Roque d’Anthéron

Diction sans fiction

Jean-Paul Gasparian au Musée Granet, dans le cadre du festival de la Roque d’Anthéron - Zibeline

Le jeune pianiste réunit avec dépouillement et virtuosité les pages de Debussy, Chopin et Rachmaninov

Malgré ses quelques vingt-trois ans, Jean-Paul Gasparian arbore pourtant un air grave et franc qui ne semble pas de son âge. Il suffit de quelques minutes pour en dire autant de ses choix d’interprétation, qui contredisent sans peine les poncifs prêtant à la jeune génération un goût pour la rêverie et pour les épanchements outrés. Ainsi, sur le deuxième volume des Images de Claude Debussy, le pianiste n’emprunte pas la voie souvent choisie pour rendre compte d’une texture cotonneuse et d’une langueur mélodique et s’arme d’une vraie rigueur, que lui permet son irréprochable technique. Là où d’autres préfèreront flouter les contours pour mieux brouiller le trait, ce refus de moudre le grain de l’harmonie et de sacrifier la netteté des plans s’avère ici assez réjouissant. Si l’on pourra regretter une gestion du temps un peu trop balisée, ou une obstruction de l’imaginaire au détour de rubato évités de justesse, force est de constater qu’on aura rarement entendu aussi clairement les lignes thématiques et la subtilité des dissonances à l’œuvre chez Debussy.

Ce goût de la netteté rencontre également chez Frédéric Chopin un succès certain. La puissance dramatique, les montées et baisses d’intensité abondent ici déjà au sein de la partition et ne se voient pas surlignées ou amoindries. Ni lyrique, ni purement intellectuelle, la lecture de Gasparian se révèle avant tout métaphysique. Sur la Polonaise-fantaisie, elle alterne les hésitations contemplatives et le tragique sans fard, qui fait tonner les graves et résonner le métal. La fougue qui s’empare de la Ballade n°3 fait plaisir à voir. La Ballade n°4 fait entendre une plus grande finesse de toucher, notamment sur les doubles croches de l’introduction. L’inquiétude imprègne avec délicatesse la partition. Omniprésente, la main gauche jalonne le tout, pose le cadre rythmique de façon parfois trop appuyée, si bien que l’épure du chant peine par endroits à émerger du dispositif. La diction impeccable de Gasparian ne s’embarrasse pas de fiction mais s’attache à tout révéler : les voix qui s’enchevêtrent, les fausses fins, l’emballement et le sanglot qui point sous la colère.

Au retour de l’entracte, Jean-Paul Gasparian s’attaque avec le même savoir-faire et le même discernement à Rachmaninov. L’étrangeté du langage du compositeur, qui signait, selon ses dires, son morceau le plus achevé du genre avec le Prélude n°10 opus 32, apparaît avec une transparence qui ne peut qu’émouvoir. Les deux préludes de l’opus 23 et la Sonate n°2 s’ensuivent si bien que les spectateurs peinent à savoir quand applaudir. Il faut dire que les variations harmoniques subtiles de l’accompagnement, le voyage des thèmes du medium cristallin aux envolées mélodiques chopiniennes, de la (fausse) simplicité chorale aux élans lyriques s’enchaînent sans temps mort. Il en sera de même pour les bis, qui ne se laissent pas attendre. La main gauche se fraie à nouveau un chemin privilégié sur Chopin, quand l’exaltation de Beethoven transpire du Prestissimo de sa Sonate °30. Un souffle de fantaisie aux accents slaves s’empare ensuite des pages debussyennes choisies. On aura rarement entendu ainsi les Jardins sous la pluie : plus saisissant que fugitif, l’impressionnisme de Gasparian ne manque pas de trouble.

SUZANNE CANESSA
Août 2019

Ce concert a été donné au Musée Granet, dans le cadre du festival de la Roque
d’Anthéron, le 1er août.

Crédit photo : © Christophe Gremiot


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