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Vu par Zibeline

Ô toi que j’aime de Fida Mohissen : une lente prise de conscience au Festival Off

Devenir un autre homme…

Ô toi que j’aime de Fida Mohissen : une lente prise de conscience au Festival Off - Zibeline

Intégrisme, salafisme : des mots qui font peur tant ils véhiculent de violence et de haine. Fida Mohissen, metteur en scène franco syrien, né en Syrie, élevé dans la tradition religieuse par un père rigoureux, a voulu mettre ces mots en situation. Se sentant investi d’un devoir moral du fait de sa double culture, il s’est lancé dans l’écriture d’une pièce qui montre l’endoctrinement des jeunes et l’espoir d’une issue. Un jeune prisonnier, Nour-Assile, enfermé dans ses certitudes et ses traditions souhaite devenir martyr pour gagner le paradis. Un metteur en scène et une documentariste veulent réaliser un film dans la prison, tenter d’ébranler les idées reçues des prisonniers en proposant un travail autour du poète mystique Rûmî, père du soufisme, qui prône la sagesse et l’amour. Ils établissent une relation entre son époque — qui a vu le siège de Bagdad en 1258, le massacre de ses habitants par les mongols et la destruction des mosquées et des palais – et la nôtre, celle des attentats de 2015 et de la destruction de Mossoul. Les deux intervenants évoquent la répétition de l’histoire. Une relation particulière se noue avec Nour-Assile qui, libéré, retourne à ses études à Paris. Sa rencontre avec une jeune fille déclenche un véritable « cataclysme ». Il a pour la première fois une relation sexuelle, découvre la douceur et le plaisir. Nour passe peu à peu du remords à la lente prise de conscience de son corps, de ses exigences, à l’acceptation de l’autre et l’éloignement de Dieu. L’interprétation de Lahcen Razzougui pour ce rôle est superbe surtout dans la longue mélopée où il clame son amour de la vie et de la chair, son éblouissement. On en frissonne avec lui. Un drame achèvera d’ouvrir les yeux de Nour et de commencer une nouvelle vie. La mise en scène de Fida Mohissen et la scénographie sont d’une grande sobriété ; on retrouve son goût pour les structures métalliques surélevées, on apprécie la musique live. Si des passages dits en arabe sont peut-être un peu trop longs, on est touché intimement par cette fiction qu’on sent si proche de la réalité vécue par son auteur qui a quitté sa famille, son pays et ses certitudes pour tout recommencer en France et déclarer lui aussi qu’il est devenu « un autre homme avec un corps vivant. »

CHRIS BOURGUE
Juillet 2018

Ô toi que j’aime de Fida Mohissen s’est joué au 11. Gigalmesh Belville durant le Festival Off d’Avignon

Photographie : O toi que j’aime © Emile Zeizig