Entretien avec Filippo Meneghetti et Malysone Bovorasmy

Deux, un « thriller de mœurs »Vu par Zibeline

• 6 février 2020⇒19 février 2020 •
Entretien avec Filippo Meneghetti et Malysone Bovorasmy - Zibeline

Filippo Meneghetti, cinéaste italien vivant en France, et sa coscénariste Malysone Bovorasmy parlent de leur superbe film, Deux, qui a obtenu une Antigone d’or, bien méritée, à CINEMED Montpellier. Deux, un « thriller de mœurs », raconte l’histoire d’amour cachée de Madeleine et Nina, deux femmes âgées qui s’aiment depuis bien longtemps, à un moment où le secret devrait se dire… Madeleine, c’est la Française Martine Chevallier (sociétaire de la Comédie Française) et Nina c’est l’Allemande Barbara Sukowa, actrice fétiche de Fassbinder.

La genèse

Cette histoire est inventée mais inspirée par deux personnes que j’ai connues, deux veuves qui habitaient au dernier étage d’un immeuble, les deux portes toujours ouvertes ; un seul appartement fait de deux habitations. La porte ouverte, la porte fermée me paraissaient une bonne métaphore et un bon moyen de raconter cette histoire. À partir de là, on a travaillé l’écriture cinq ans avec Malysone.

Les lieux

Je suis italien. J’ai grandi dans une petite ville de province. J’ai immigré en France et j’ai cherché un lieu qui ressemblait à chez moi. J’ai trouvé Montpellier. On a recréé une ville imaginaire et ses environs ressemblaient à Padoue.

Le casting / Les personnages

Le plus difficile a été de trouver des actrices qui aient le courage de représenter l’âge de façon honnête. Barbara et Martine nous ont fait confiance et nous ont fait ce cadeau-là. Chaque acteur porte en lui son histoire, son passé, sa figure publique. Barbara fait partie de l’histoire du cinéma ; elle a joué dans les films de Fassbinder et d’autres grands films. Martine fait partie de l’histoire du théâtre. Et cela nous intéressait qu’elles viennent de mondes différents. Et comme elles ont été très tôt impliquées dans le projet, cela nous a permis d’écrire pour elles. J’avais vu Léa Drucker (qui joue la fille de Madeleine) dans le court-métrage Avant que de tout perdre qui adonné naissance au long Jusqu’à la garde (de Xavier Legrand, ndlr) ; elle est capable de susciter l’empathie chez les spectateurs, et le personnage de la fille pouvait être perçu comme méchant, alors qu’il ne s’agit pas de cela. C’était donc important que l’actrice ait une vraie palette de jeu. En effet, ce n’est pas par homophobie qu’Anne, sa fille réagit ainsi ; c’est un rapport d’amour, de jalousie, de trahison. La mère est son modèle de vie mais ne lui a pas fait assez confiance pour lui parles des choses importantes de sa vie. C’est très blessant pour elle.

Regards, miroirs, secret

C’est un film sur le regard des autres mais il y a un autre regard, pire, le regard sur soi-même. Ce sont des yeux qui ne se ferment jamais. Même la nuit, je me regarde ( ?). Le miroir est l’image la plus simple pour évoquer cela. L’inversion est très importante dans le film. L’idée est aussi de parler de la duplicité. Madeleine joue un rôle avec ses enfants et c’est une autre avec Nina. C’est la même chose pour Nina. Que fait un acteur avant d’entrer en scène ? Il se regarde dans un miroir. Je ne la juge pas. C’est un constat. L’imposture est quelque chose qui m intéresse beaucoup. On a construit tout le film autour du basculement des personnages. Muriel, l’aide soignante, se trouve confrontée au comportement de Nina qui n’est pas toujours très clair et peut faire peur. Elle a besoin d’argent. Son travail est difficile. Elle suit son intérêt. On essaie de ne pas la juger. On a voulu que chaque personnage soit à la fois bon et mauvais. Ce n’est pas seulement son fils qui empêche Mado de parler. C’est Mado elle-même qui se met des barrières. Sa double vie l’arrange. Cela lui plait qu’Anne ait une bonne image d’elle.

Les choix

On voulait travailler sur les ellipses et les allusions, suggérer les choses au spectateur par le biais de la musique, des gestes, des non-dits, des regards… Comme dans la vie. On a essayé de créer un espace mental partagé par Nina et Madeleine, un imaginaire où le public puise entrer pas son questionnement. Déclencher sa machine à imagination. J’aime que le spectateur s’installe dans son fauteuil et allume la machine.

Avec le chef opérateur, (Aurélien Marra, ndlr), on s’est toujours dit que la distance, c’était très important, qu’il fallait être très loin ou très près, et mettre dans le cadre des contrepoints, nourrir une autre lecture, garder le regard du spectateur actif. Suggérer et ne pas imposer un sens. C’est comme la vie. J’ai une relation très fusionnelle avec le chef opérateur et nous cherchons ensemble sur le plateau. Il était important de montrer les corps, l’âge, de près, par de gros plans, sur les mains, les pieds. Chaque ride raconte un morceau de vie et cela permet au spectateur de projeter des choses de sa propre vie. Au-delà des corps filmés de près, il y a aussi les objets en GP. On voulait que le spectateur ressente que tous ces objets dans l’appartement de Madeleine, ces souvenirs, ces photos font partie de ce qui l’oppresse.

J’aime beaucoup l’idée que la chanson révèle car on ne voulait pas que ce soit trop parlé. Les mots de la chanson sont importants car on peut s’y permettre des mots plus appuyés qui seraient dans la bouche d’un personnage plus rhétorique. C’est une chanson de Petula Clark, reprise par une chanteuse italienne. La chose la plus difficile pour la bande son était de maintenir l’équilibre entre les différents genres. Ce film qui pourrait être un mélodrame, je l’ai tourné comme un thriller et comme l’a dit mon chef opérateur, c’est un « thriller de mœurs ». La musique étant codifiée, il ne fallait pas aller trop loin dans le genre pour ne pas perdre l’émotion. Un cinéma de genre mais à ma sauce ! On s’est permis la valse au piano : c’est un film d’émotion et il faut l’assumer ! On voulait que le spectateur ne sache pas exactement quelle voie on allait emprunter. C’est ce qui rend le spectateur actif.

Les thèmes

On voulait parler du poids qu’a le secret au sein des familles. J’ai grandi dans une famille catholique. Notre regard se forme à partir de ce qu’on nous inculque et de là on construit nos impostures pour nous débrouiller. On est toujours enfermé dans une pièce trop petite. Et le poids de la famille est très important. La génération d’aujourd’hui est presque plus réactionnaire que celle de nos parents et je vois la mécanique en œuvre dans la société. Tout est politique. Nos corps, nos vies sont politiques.

Propos recueillis à CINEMED par Annie Gava et Christiane Passevant ( Divergences2 )
Janvier 2020

Lire ICI la critique du film

Photo : Filippo Meneghetti et Malysone Bovorasmy © Caroline Barbarit

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