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Vu par Zibeline

(sans titre) (2000) et Radio Vinci Park, deux chorégraphies déroutantes et envoûtantes

Deux corps enchantés

(sans titre) (2000) et Radio Vinci Park, deux chorégraphies déroutantes et envoûtantes - Zibeline

Deux maîtres de la scène, deux fous du plateau, deux étoiles du ring. Deux corps au-delà du mouvement chorégraphié. Ils ne dansent pas, non, c’est bien plus que ça. Ils habitent et offrent chacun de leurs gestes. La danse advient au bout d’un doigt, dans un pied qui tressaute ; en fait elle était là bien avant, d’un seul bloc, toute contenue dans le corps de ces deux hommes venus ce soir-là à hTh à Montpellier.

Boris Charmatz, seul et nu, sans musique, lumière en plein feux, enchaîne 50 minutes d’un solo qui déroule une histoire de la danse du XXe siècle, chorégraphié par Tino Sehgal(sans titre) (2000), sa dernière pièce conçue avec séparation entre public et artiste, avant d’inventer ses fameuses expositions dématérialisées. Avec des fragments de gestes devenus mémoire collective (mieux vaut tout de même être du sérail si l’on veut s’intégrer à la ronde), Charmatz reprend ce récit qui tisse les mouvements de Nijinski, Cunningham, Bausch, Fabre, Le Roy…

C’est en quelque sorte déjà une exposition. Ou son catalogue. Au début, tendus, on essaie de tout reconnaître : « ah, c’est Le sacre du Printemps ! », on se rengorge d’avoir trouvé avant le voisin. Mais Charmatz incarne et dépasse tous ces souvenirs, fait voler en éclats toute velléité de langage savant : il bouge, il est là, et la somme de ces courbes, de ces sauts qu’il ressuscite, devient un choral anonyme à savourer dans la puissance de l’instant.

Puis, deux bus convoient le public dans un parking souterrain du quartier Antigone. Radio Vinci Park a déjà commencé. Sous l’oppressant plafond bas, Marie-Pierre Brébant est au clavecin. Petit chien de mémère à ses pieds, chandeliers baroques, tapis vieillot. Purcell, Mozart, Haendel. Quelques fausses notes par-ci par-là nous rappellent que tout cela est vrai.

Plus loin, une moto et son chauffeur en cuir, casque intégral. Immobilité inquiétante. Au clavecin, les fausses notes se sont échappées, ne reste plus que la présence métallique des partitions qui s’enchaînent. Musique de parking : rassurer pour oublier l’angoisse de ce qui pourrait arriver.

Talons hauts, grelots de coquillages aux mollets et aux bras, cheveux bouclés platine, François Chaignaud, dans toute sa splendeur, est prêt à affronter l’objet de son désir. Au fond de ce parking, c’est une histoire d’amour extrême qui va se jouer. On connaît l’extravagance du danseur, son goût du risque, sa précision ébouriffante, son charme troublant. Mais dans cette mise en scène de Théo Mercier, ballet motomachique, il est encore plus fragile, plus amoureux, plus exacerbé que jamais. Sa danse investit des terrains enfouis, hors limites : dans les tréfonds de cette parade qui vire au duel, il nous entraîne si loin que la mort en devient presque belle, elle aussi.

ANNA ZISMAN
Mars 2017

(sans titre) (2000) et Radio Vinci Park ont été joués du 10 au 12 janvier à hTh, Montpellier

Photo : Radio Vinci Park © Erwan Fichou


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