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Cinéduc à Cannes : un marathon de cinéphiles

Destins

Cinéduc à Cannes : un marathon de cinéphiles    - Zibeline

Alors que le Festival de Cannes est en train de s’achever, arrivent, frais et pimpants, les marathoniens de Cinéduc (ex-Cinécole), nouvelle appellation de la manifestation organisée par Cannes Cinéma, en partenariat avec le rectorat de Nice. Étudiants, profs, ils vont à l’Espace Miramar voir onze films le temps d’un week-end, choisis par une commission d’enseignants : films de la Sélection Officielle et des Sélections Parallèles, Quinzaine des Réalisateurs, Semaine de la Critique, ACID et Cannes Écrans Juniors.

Pour ouvrir et clore ce marathon, deux films français très différents, tricotant tous deux des histoires à construire, déconstruire, reconstruire, où on joue avec le fatum et où cohabitent passé et présent. Dans J’ai perdu mon corps, premier long-métrage de Jérémy Clapin, film d’animation inspiré d’un roman de Laurent Gaurant, on suit la cavale haletante d’une main coupée échappée d’un labo. Elle cherche son propriétaire Naoufel. Avec elle, on refait le « che-main » accidenté d’une vie : l’enfance, l’accident, le deuil, le rêve brisé, les galères, la rencontre amoureuse et on apprend comment « dribler le destin », feinter les sournoises mouches-Érinyes, sortir des rails. La forme y devient propos et le propos forme, la variation des points de vue, des cadrages, la cohérence thématique quasi horlogère collent et recollent au sujet dans une fluidité cinématographique virtuose et une poésie qui semble citer Takahata. 6 ans de travail récompensés par le Grand Prix Nespresso de la Semaine de la Critique. Mêmes cousu main et liberté de filmer dans le 12e film de Christophe Honoré, Chambre 212. La belle Maria, prof de droit (Chiara Mastroiani, Prix d’interprétation), se dispute avec son mari Richard (Benjamin Biolay). Il lui a été fidèle pendant les 25 ans de leur mariage (respectant l’article 212 du Code civil). Elle, non. De l’hôtel d’en face, où Maria s’est installée, elle voit son bel appartement. Richard y tourne en rond. Le temps d’une nuit, la vie des protagonistes va se rejouer entre ce qui a été et ce qui aurait pu être. Le passé s’installe dans le présent. Les doubles du couple tel qu’ils étaient, les deux versions temporelles d’une ex-maîtresse de Richard et la cohorte des amants de Maria s’invitent. Héritier de la Nouvelle Vague, comme de Guitry, virtuose de la mise en scène, Honoré nous plonge dans les jeux délicieux et tordus du langage et de l’amour sans rien laisser au hasard.

C’est dans la décennie noire à Alger que nous immerge la réalisatrice Mounia Meddour dans Papicha, un film librement inspiré de son adolescence. Elle y campe un trio d’amies, inséparables, libres et pleines de vie. Parmi elles, Nedjma -magistralement interprétée par Lyna Khoudry-, qui veut devenir styliste, ne supporte pas la pression que veulent lui imposer les islamistes, affiches prônant le hidjab placardées sur les murs de la cité universitaire, intrusions violentes dans les cours, menaces dans les transports publics. Mais elle aime son pays, refuse le mariage et l’exil que lui propose son amoureux. Peu à peu la tension monte et la terreur touche Nedjma au cœur ; Linda, sa sœur ainée est abattue devant la maison familiale. Elle décide alors d’organiser à la Cité Universitaire un défilé de haicks blancs, symboles du refus des hidjabs noirs. La caméra, nerveuse, ne la lâche pas, la filmant souvent en plans serrés, comme pour coller à ce corps que les intégristes veulent cacher aux regards des hommes. Ce film sur la jeunesse qui résiste, sur l’amitié, sur les jeunes femmes qui veulent rester debout, a été le Coup de cœur de CINEDUC, juste devant J’ai perdu mon corps et And Then We Danced (Quinzaine). Une histoire de corps, de jeunesse et de résistance aussi mais à Tbilissi où Merab, un jeune danseur, s’entraine dur depuis son plus jeune âge, avec sa partenaire Mary, pour entrer au prestigieux Ballet National. « Tu dois te tenir droit comme un clou » martèle son prof au mince blondinet bouclé. Cette danse folklorique, « esprit de la nation géorgienne », demande virilité et « candeur virginale ». Encore plus dur pour Merab quand un nouveau venu, le beau brun Irakli (Bachi Valishvili), d’abord peut-être un rival, le trouble fort. Des regards s’échangent, puis la nuit venue, dans une nature sublimée par une lumière orangée, s’esquissent les premiers gestes du désir. Pour Merab le monde a changé : ses sentiments, ses rapports avec Mary, sa vie avec son frère, sa mère et sa grand-mère avec qui il partage un appartement exigu. C’est ce parcours initiatique et d’émancipation sexuelle que trace le film de Levan Akin, qui dit avoir décidé d’écrire cette histoire après l’attaque de la Gay Pride de Tbilissi en 2013. Dans une mise en scène très classique, Then We Danced offre de beaux plans de regards, des séquences de danse très réussies et surtout la présence de Levan Gelbakhiani, un acteur solaire incarnant avec énergie un jeune homme qui découvre et accepte ce qu’il est.

Certains ont préféré Bacurau du Brésilien Kleber Mendonça Filho, entre le western et l’allégorie politique ; d’autres Zombi Child de Bonello, une réflexion sur l’identité et l’héritage, ou encore Vivarium de l’Irlandais Lorcan Finnegan (Prix de la Fondation Gan) qui nous enferme dans un univers glaçant à la Black Mirror. Les échanges allaient bon train aux pauses café qui ont rythmé les 27 heures de projection. Et dimanche vers 13h, les marathoniens sont repartis, moins fringants, mais les yeux remplis des images et des sons de cette 37e édition.

Elise PADOVANI et Annie GAVA
Juin 2019

La 37e édition de Cinéduc a eu lieu les 25 et 26 mai à Cannes
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photographie : Papicha, de Mounia Meddour © Jour2Fête