Retour sur une formidable 16e édition du festival Les Rencontres à l'échelle à Marseille

Des voix et des gestes pour repenser le monde à grande échelleVu par Zibeline

Retour sur une formidable 16e édition du festival Les Rencontres à l'échelle à Marseille - Zibeline

Retour sur une 16e édition du festival marseillais Les Rencontres à l’échelle particulièrement exigeante dans ses questionnements.

Voix intérieures

Un danseur, un musicien et une militante. Un trio pour une alliance libératrice de la création et de la contestation. Portés par les notes du guitariste Pytshens Kambilo et les paroles de l’activiste Rebecca Kabugho, les mouvements du chorégraphe Yves Mwamba peuvent-il être plus forts que le sang de la guerre et l’impunité d’un pouvoir criminel et corrompu ? Sous un nuage de déchets d’emballages, ce sont les armes choisies pour dénoncer les atrocités du régime congolais, apaiser les souffrances et aviver la mémoire et la lutte. Face à leurs bourreaux, les citoyen·nes artistes incarnent les corps vivants qui réclament la justice pour les corps morts. « Je suis l’engagée, l’assassinée, la martyrisée de la République. Mon nom est dans les fosses communes de la République, du fleuve Congo », clame celle qui a vécu prison et tortures. « Mon corps et le Congo sont un tout. Je suis la carte de ce pays », revendique en écho le danseur. Comme enrôlé dans une marche militaire, Mwamba parvient à s’en affranchir, mêlant krump, hip-hop, voguing et danse traditionnelle. Une danse qui rime avec résilience et espérance, sur un air de rumba congolaise.

Augures

C’est la première fois que Hanane Hajj Ali et Randa Asmar partagent les mêmes planches. Réunies par la metteuse en scène Chrystèle Khodr, les célèbres actrices libanaises évoquent leurs parcours, leurs souvenirs, modelés par la guerre civile. À travers leur rapport intime au théâtre, elles retracent un pan de l’histoire d’un pays meurtri de génération en génération. Randa est chrétienne, Hanane musulmane, la première de Beyrouth-Est, le seconde de Beyrouth-Ouest. Toutes deux ont caché leur passion avant de l’imposer à leurs parents. « Le théâtre ne change pas le monde mais moi j’ai changé mon père », estime l’une quand l’autre confie ne compter « ni les guerres ni les hommes mais les théâtres dans lesquels [elle a] joué ». Confrontées à leur inexorable vieillesse comme à la subjectivité de la mémoire, elles sont les vestiges d’un bouillonnement théâtral que les conflits et autres transformations urbaines ont asséché. Si Beyrouth est le troisième personnage de la pièce, le théâtre en est le héros. Pour l’une, celui-ci n’a de sens que porté par « un idéal de gauche » ; pour l’autre, « la cause n’était que le théâtre ». Un portrait pudique, humble et tendre de femmes aux approches distinctes que la quête de liberté autant que l’amour inconditionnel qu’elles vouent au théâtre populaire font converger.

Koulounisation

Comment dit-on colonisation en arabe ? En partant de cette simple question de vocabulaire, Salim Djaferi tisse une pièce brillante, passionnante et subtile dont la démarche linguistique sert une démonstration historique lumineuse. Au fil de sa recherche, le jeune auteur, metteur en scène et acteur français découvre l’emploi de mots différents. Le premier, utilisé par sa propre mère, est koulounisation. Une appropriation par le colonisé via une interférence phonétique du terme utilisé par le colonisateur. D’autres sources avanceront d’autres mots, véritablement arabes ceux-là, dont l’étymologie nuance à chaque fois davantage le sens enfoui qu’ils suggèrent : « posséder sans autorisation », « remplir au sens de remplacer », « commander et ordonner » et un dernier mot dont la racine vient du verbe détruire. En même temps qu’il agence des plaques de polystyrène sur le plateau et délimite l’espace à l’aide d’un fil, l’enquêteur illustre son propos de faits concrets qui ont caractérisé l’occupation française en Algérie : erreurs de retranscription de patronymes algériens par l’état civil colonial, changement des noms de villes et de rues, techniques pour faire disparaître les corps en Méditerranée… Caustique dans son écriture et rigoureux dans son raisonnement, Djaferi parvient à rendre hilarante la reconstitution sur scène d’une interview du tortionnaire Aussaresses au journal télévisé. Notre coup de cœur.

Et le cœur fume encore

Basée sur des témoignages, Et le cœur fume encore restitue une mémoire collective et rétrospective sur la guerre d’Algérie. Sept jeunes actrices et acteurs, tous·tes épatant·es, incarnent les multiples personnages de ce kaléidoscope, où se croisent appelés, harkis, militants anticoloniaux, membres du FLN, anciens combattants, supporters de l’équipe de foot algérienne, l’éditeur Jérôme Lindon, les poètes Kateb Yacine et Édouard Glissant, Zidane et Thuram, l’académicienne Assia Djebar. Sans chercher à défendre un camp en caricaturant l’autre, la pièce de Margaux Eskenazi et Alice Carré confronte les vécus, instaure un dialogue entre les perceptions depuis leur angle de vue. À l’indiscutable légitimité des combats anticoloniaux, les autrices inoculent une complexité des raisonnements, mêlant l’intime aux convictions. Dans une fresque chorale se répondent réalité et fiction, plaies béantes d’un passé refoulé et enjeux sociétaux d’un présent à panser. Salutaire.

Heroes

Un dictateur, un sportif, la Statue de la Liberté, une star de la chanson, un mannequin… Seule sur un podium (ou ring de boxe ?), la danseuse et chorégraphe Khouloud Yassine enchaîne les représentations symboliques de personnages de l’imagerie populaire. Un mouvement fluide et continu de transformation digne de la morphose (effet spécial plus connu sous le nom de morphing). Rapport du corps au pouvoir, construction médiatique et chute des idoles, omniprésence de l’image, Heroes relève de la performance consciente.

Sérénités était son titre

Initiée en 2018, la pièce Sérénités ne verra pas le jour, pulvérisée par l’explosion du port de Beyrouth, après les coups portés par la crise sanitaire. Un projet conçu pour trois interprètes, dont une immobilisée au Liban. Les deux autres, la chorégraphe Danya Hammoud et la danseuse Yasmine Youcef poursuivent l’aventure par un récit qui déroule les questionnements : la persévérance face à l’adversité, le rôle de témoin -et non pas victime- de l’histoire qu’une œuvre peut malgré elle endosser, la relation des corps aux territoires. Contraintes de poser des mots et des mouvements nouveaux sur un travail pensé à l’origine comme une migration, une traversée, le duo imposé invente une manière de surmonter l’épreuve et de faire triompher l’acte créatif. Pointu.

A’Alehom

Deux deuils familiaux, une rupture amoureuse, des économies spoliées par la banque, un appartement soufflé par l’explosion du port de Beyrouth, un tabassage par la police lors d’une manifestation, le chorégraphe queer libanais Alexandre Paulikevitch avait toutes les raisons d’exorciser les épreuves récentes dans un solo exutoire, libérateur et cathartique. A’Alehom (« Fonçons sur eux ») s’articule autour d’une boite, cercueil autant que cellule, qui bride ses mouvements mais pas sa volonté de résistance. Rare homme à pratiquer le baladi (appellation égyptienne de la danse orientale), il danse sa révolte sans musique, en caleçon noir, sa longue chevelure bouclée balayant la résignation et les calamités de ce monde.

Glory and tears

Clôture en musique avec Glory and Tears, ciné-concert oriental dirigé par Randa Mirza pour les images et Rayess Bek pour le son. Des extraits piochés dans des nanars improbables accompagnent des morceaux remixés de la scène musicale allant du Maroc au Yémen. Dans un habillage électro-rock confié à Mehdi Haddab (oud électrique) et Julien Perraudeau (claviers), la sélection Gloires et Larmes fait danser une bonne partie du public. Des extra-terrestres qui débarquent au pied des pyramides, un Superman à moustache courtisant une mariée meringuée, un Dracula digne du Rocky Horror Picture Show, des Indiens qui surgissent dans le désert, un french cancan des plus authentiques sans parler des scènes affriolantes où sexe et alcool sont plus que suggérés… On redécouvre avec le sourire la porosité des cultures populaires arabes à l’imagerie occidentale. À moins que ce ne soit l’inverse.

LUDOVIC TOMAS
Décembre 2021

Photo Koulounisation, Salim Djaferi © Pierre Gondard

Voix intérieures a été joué le 9 novembre, à la Friche la Belle de Mai
Augures a été joué le 16 novembre, à la Friche la Belle de Mai
Koulounisation a été joué le 16 novembre, à la Friche la Belle de Mai
Et le cœur fume encore a été joué les 23 et 24 novembre, à La Criée
Heroes a été joué le 24 novembre, à Montévidéo
Sérénités était son titre a été joué le 25 novembre, à la Friche la Belle de Mai
A’Alehom a été joué le 25 novembre, à la Friche la Belle de Mai
Glory and tears été joué le 27 novembre, au Zef