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Vu par Zibeline

Les Frères sorcières d'Antoine Volodine, aux éditions du Seuil 

Des voix dans le noir

Les Frères sorcières d'Antoine Volodine, aux éditions du Seuil  - Zibeline

Atypique. Inclassable. Antoine Volodine continue de creuser son sillon. Un sillon singulier, à l’écart de tous les courants. Une voix particulière. Ou plutôt des voix. Car dans l’énigmatique Frères sorcières (au non moins énigmatique sous-titre Entrevoûtes), ce sont trois voix principales qui se succèdent dans un flux chamanique auquel il convient de se laisser aller plutôt que de chercher à lui donner une quelconque explication rationnelle. La première partie de cette étrange et envoûtante fiction s’intitule Faire théâtre ou mourir.

Parole y est donnée à Eliane Schubert, une femme sans âge, revenue du massacre, seule survivante d’une petite troupe de théâtre itinérant. Elle semble répondre à un interrogatoire (mené par qui ? dans quel but ?) ; de fait elle raconte sa jeunesse, la vie au sein de la troupe, les drôles de pièces qu’ils jouent aux confins d’un monde étrange- lieux inventés dont les sonorités rappellent les steppes de Sibérie ou les hauts plateaux kirghizes, restes d’Union Soviétique mâtinés de chaos, univers post-exotique cher à l’écrivain-, et puis l’attaque par des bandits et la survie parmi ces êtres violents et frustes. Une survie qui doit beaucoup aux vociférations magiques qui hantent la comédienne, phrases d’un cantopéra qui guident vers la mort et vers les autres mondes.

Ces Vociférations forment d’ailleurs la deuxième partie de l’ouvrage : 343 phrases exclamatives, écrites en majuscules. Des conseils ; des mots d’ordre ; des slogans (bizarres, voire incongrus, et dont la disposition aléatoire a parfois un effet comique certainement voulu). Des phrases à chanter, à hurler…pour passer dans l’ailleurs ? Sans doute, puisque la troisième partie, Dura nox, sed nox, se déroule dans un espace-temps inconnu. 121 pages. Une seule phrase ! Il faut accepter de plonger à la suite d’un être tantôt masculin, tantôt féminin, qui semble errer sans fin dans le noir.

Mais une fois accroché à ce souffle, on se délecte de l’imagination délirante de Volodine, de sa maîtrise et de ses inventions verbales ; de son ton surtout, entre épopée et ironie, onirique envolée et distance cynique. Un romantisme trash qui emporte loin…

FRED ROBERT
Janvier 2019

Frères sorcières Antoine Volodine

éditions du Seuil  20 €