Retour sur la 25e édition du festival les Suds à Arles

Des Suds inespérésVu par Zibeline

Retour sur la 25e édition du festival les Suds à Arles - Zibeline

Le festival arlésien de musiques du monde a le don de créer du lien à toute épreuve. En tissant un réseau de fidèles au fil de ses 25 éditions, il unit public et artistes autour d’un projet humaniste exigeant, dans un rapport quasi-familial.

Concentrés sur trois jours au lieu de sept, officialisés à peine trois semaines avant l’échéance, les Suds à Arles ont pourtant brillamment réussi leur pari : reconfigurer une 25e édition, condamnée en première instance pour cause de pandémie, en restant fidèle à l’esprit d’un festival autant dédié aux musiques du monde qu’à la manière dont il regarde et conçoit ce monde. Même avec une programmation davantage tournée vers les artistes locaux et nationaux mais parfois de dimension internationale, le festival est parvenu à donner à voir et écouter ce qui fait son ADN : des croisements d’esthétiques, d’univers et d’artistes venus d’horizons distincts, des œuvres patrimoniales ancrées dans une culture de territoire ou encore des expériences pleinement contemporaines inspirées de répertoires universels.

Ce fut vrai particulièrement sur la scène des Moments précieux, délocalisés de l’Archevêché aux Alyscamps. Le choix de cette nécropole est en soi un symbole de la diversité culturelle : construite à l’époque romaine, elle devint la dernière demeure des païens et premiers chrétiens. Tout près des sarcophages de pierre, Birds on a wire égrène des titres sélectionnés avec l’élégance qui caractérise ce duo formé par Rosemary Standley et Dom La Nena. L’interprète franco-américaine du groupe Moriarty et la violoncelliste et chanteuse d’origine brésilienne continuent de tisser un répertoire qui n’est pas le leur. Sillonnant du rock à la musique baroque, du folk au classique, de La marelle de Nazaré Pereira à Sur la place de Jacques Brel, en passant par Wish you were here de Pink Floyd, un traditionnel catalan ou une berceuse latino-américaine. Le jeu pop avec l’usage d’une boucle, influencé par une formation classique de l’une et la voix singulière relevant autant du lyrique que de la country de l’autre produisent, tel un miracle, une sobriété musicale quasi-religieuse à leurs réinterprétations radicales acoustiques.

Troubadours engagés

De mémoire de festivalier assidu, rares sont les éditions où le truculent Manu Théron et l’une de ses multiples formations ne sont pas de la partie. Cette année, il vient présenter la nouvelle mouture du trio Sirventés, du nom de l’art poétique contestataire développé par les troubadours dans le vaste territoire de langue occitane de l’Europe médiévale, entre les XIe et XIIIe siècles. Ces écrits devenus chansons évoquent les atrocités de la guerre avec un réalisme sarcastique, la vénalité du clergé avec une ironie mordante, les déboires amoureux avec une relativité égocentrique. Le trobar de Sirventés n’a pas grand-chose à voir avec quelque musique médiévale. Au oud, Grégory Dargent impressionne par son anticonformisme, offrant à l’instrument oriental une tonalité tour à tour rock et contemporaine. Aux percussions, les audaces d’Étienne Gruel rompent avec l’académisme de son illustre prédécesseur Youssef Hbeisch, sans perdre en subtilité. Tous deux subliment le chant habité du prolifique Marseillais. De la rencontre entre Vincent Segal et Ballaké Sissoko est né un objet musical aux frontières spatio-temporelles indéfinies. Quelque part entre la musique africaine et classique, les deux qualificatifs paraissant réducteurs à peine écrits. Car à l’écoute du compositeur violoncelliste aux innombrables collaborations et d’un des maîtres de la kora malienne, c’est peut-être l’essence même des musiques du monde dont il est question. Pour leur troisième participation aux Suds depuis leur premier album en 2009, le tandem est allé encore plus loin dans la complicité, le dépassement et l’étonnement. Leur version du mythique Asa branca, du Brésilien Luiz Gonzaga, est un joyau de raffinement. « Les artistes savent se trouver », avait dit Segal quelques heures plus tôt, lors d’un de ces apéro-découvertes qui complètent un dispositif festivalier axé sur la proximité voire l’intimisme. Il y est arrivé avec la nonchalance des humbles, a sorti l’instrument de son étui et s’est mis à jouer, accompagnant à l’improviste celle qui présentait son travail à ce moment-là, en l’occurrence la chanteuse de flamenco Meryem Koufi.

Plenel et Chao en fidèles

Car à l’exception des doubles concerts au Théâtre antique, des afters nocturnes dans le Parc des ateliers et des stages, la plupart des rendez-vous qui ponctuent les journées du festival ont été maintenus. Avec leurs visages familiers comme ceux d’Antoine Chao, superviseur de la Radio des Suds ou Edwy Plenel, venu cette année aborder la question chaudement d’actualité et à double versant du racisme et de la colonisation. « Le racisme est le cheval de Troie par lequel on empêche une société de respirer, de s’épanouir », estime le fondateur de Mediapart dont les Suds est le plus ancien partenaire (dès la création du site en 2008). Les DJ chargés de chauffer les -trop- courtes soirées sont tous trois des fidèles de l’événement. Alliant éclectisme et exigence, Puta!Puta! (Arles), le Mood du Mahmood (Paris) et Big Buddha (Marseille) construisent des sets toujours pertinents. Puis, il y a aussi les nouvelles têtes, celles de la scène locale, musicale comme politique.

Comme par exemple Nicolas Puig qui, à l’ombre des arbres de l’espace Van Gogh, l’ancien Hôtel-Dieu rendu célèbre par le peintre, a présenté une série de chants méditerranéens et d’Amérique latine, accompagné de sa guitare. Une sieste musicale pendant laquelle l’Arlésien aux origines catalanes a conté différents voyages, mais aussi des histoires, des chemins et des fragments de vie. De la prisonnière interrogée par son geôlier à la résistance menée par les Napolitains contre les Espagnols, des chants en grec, en catalan ou encore en napolitain. Meryem Koufi vit depuis quelques années aussi à Arles mais elle ne s’était jusque-là jamais produite aux Suds. « Le Covid a du bon », plaisante-t-elle. Après un spectacle dans lequel elle avait mis en lumière les liens entre flamenco et Algérie, la cantaora a imaginé Con ellas, où elle rend hommage aux poétesses espagnoles de la première moitié du XXe siècle, partie prenante de la résistance au franquisme. La sobriété de l’accompagnement du guitariste Maël Goldwaser autant que les nuances dans la gravité maîtrisée de la voix de l’interprète mettent en évidence la puissance des vers dépeignant l’amour, la liberté et les complexités de l’âme.

Un maire communiquant

Victorieux du candidat de la gauche, en responsabilité municipale depuis 1995, le télégénique Patrick de Carolis a profité de l’occasion pour rassurer de sa bienveillance vis-à-vis des Suds et du bouillonnement artistique arlésien. À la question sur une éventuelle vision rompant avec les politiques culturelles de ses prédécesseurs, la réponse est catégorique et négative. Pas encore élu lorsque les acteurs culturels ont mobilisé toutes les bonnes volontés pour organiser un été arlésien foisonnant malgré le contexte sanitaire, le nouveau maire a tenu à apporter sa touche à la programmation en y ajoutant une dizaine de propositions à la tonalité plutôt convenue. Parmi elles, des expositions de plasticiens du cru, un spectacle de l’école de danse arlésienne Brigitte Lipari et un concert du violoniste Renaud Capuçon. « J’ai un bon carnet d’adresses », glisse l’ancien président de France Télévisions.

LUDOVIC TOMAS avec MORGANE POULET
Juillet 2020

Les Suds à Arles ont eu lieu du 16 au 18 juillet, dans divers lieux de la ville.

Photo : Sirventés © Florent Gardin

Sirventés se produit également le 23 juillet dans le cadre de Voilà l’été à Aix-en-Provence et le 26 au Couvent Levat à Marseille.