Oeuvres majeures d'Alexandra Bircken et de Bianca Bondi au Crac de Sète

Des peaux qui craquentVu par Zibeline

• 15 mars 2022⇒22 mai 2022 •
Oeuvres majeures d'Alexandra Bircken et de Bianca Bondi au Crac de Sète - Zibeline

C’est à une étrange promenade au cœur du vivant qu’invitent les deux expositions présentées au Crac de Sète. L’Allemande Alexandra Bircken et la Sud-Africaine Bianca Bondi, avec leurs univers bien différents, s’intéressent à ce qui mute

La première se situe plutôt dans la dénonciation, la seconde dans la contemplation. Les pièces exposées nous parlent de métamorphoses, et diffusent la même puissance organique : il y a un souffle qui court entre les deux niveaux du lieu d’art contemporain : cela respire. L’air est chargé de miasmes au rez-de-chaussée, parmi les quelque 60 sculptures de Bircken ; celles de Bondi véhiculent une brise tout droit venue d’un pays magique dont il serait bon de se méfier, à bien y regarder.

A-Z, conçue en collaboration avec le Museum Brandhorst de Munich est la plus importante exposition personnelle consacrée à l’œuvre d’Alexandra Bircken. C’est près de 20 ans de création y sont réunis dans un parcours thématique et une mise en espace qui percutent les sens (on voudrait tout toucher, sentir, éprouver dans notre chair) et les représentations. Savoir que l’artiste, venue de la mouvance Post-punk des années 80, s’était débord orientée dans la mode en créant sa propre collection à Londres et à Paris, donne encore plus d’épaisseur à ce qui nous est présenté. Beaucoup de mailles (en laine, en nylon, en métal) -nœuds qui figurent des corps malmenés, dont l’absence révèle d’autant plus l’enveloppe. La matière comme protection, ou réparation. Déployée sur tout un mur, Uknit Bonn (2012) développe une vision macro, quasi cinétique, du doux point mousse du tricot, présenté par la sculptrice autant comme une barrière infranchissable qu’un organisme observé au microscope.

 

Enveloppes

Différentes formes de prothèses jalonnent l’œuvre de Bircken. Ex (2017) condense plusieurs lignes de son travail : brouillage entre intérieur et extérieur, appendices sur un corps amputé, juxtaposition des matériaux. Ex est un corps debout, vide, cage parallélépipède de grillage et bois ; et ses prothèses sont paradoxalement ce qui le rend vivant : bras, seins, fesses, bouts de pieds en tricot et cheveux sur tissu de soie. Corps enfermé formaté, absent à lui-même et aux autres, dont le dernier signe d’humanité se situe dans ses appendices : perception inversée de la prothèse. Disparation du corps encore, dans Madonne (sans Enfant) (2017). Moulage d’un contour humain en résine époxy, la sculpture est l’enveloppe, ou la mue d’un corps échappé. Des cheveux restés collés à l’endroit de la tête habitent douloureusement la présence fantomatique. Autre existence envolée, Snoopy (2014). Combinaison de moto récupérée après un accident, la pièce est exposée ouverte, comme écartelée sur le mur. Redevenue vache, aux couleurs noir et rouge et affublée des logos Honda, l’enveloppe protectrice retrouve son statut premier. Quant aux motos, elles accèdent chez Bircken à quelque chose d’organique. Coupé net au niveau du moteur pour RSV4 (2020) le véhicule perd ce qui le rendait si puissant. Ses entrailles sont offertes au regard, l’objet devient vulnérable -et commence ainsi à exister pour de bon. Comme ces corps têtes baissées, femmes et hommes maintenu·e·s debout par des cintres accrochés au mur. Figures dégonflées (2021) clôture l’inventaire artistique de A-Z. Nus, peau en latex noir, les bras pendants. La plasticienne adapte le dispositif d’installation aux lieux qui l’exposent depuis 2014, à la suite d’une arrivée massive de migrants en Allemagne. À Sète, en 2022, la tragique adresse criée par ces enveloppes d’humains est toujours la même.

Grotte sous-marine

« Tout est beige, gluant, puant ! », s’étonne encore Bianca Bondi avec une jolie naïveté lorsqu’elle évoque ses trouvailles au fond du Canal de Sète. Inaugurant un nouveau dispositif piloté par le Crac en partenariat avec la cité scolaire Paul Valéry de Sète, l’artiste a séjourné pendant trois semaines dans la ville, en associant à son travail de création in situ les élèves de collège et lycée. Avec elle, ils ont arpenté les rues et les quais, à la recherche d’éléments qui constituent aujourd’hui Objects as actants. Et en effet, même si « tout paraît beau en surface » les entrailles -là encore, le terme est approprié- de la ville ne le sont pas forcément. Or Bondi, habitée de spiritisme tranquille, cherche et trouve, en la créant, l’aura des objets qu’elle utilise, toujours liés aux lieux qu’elle investit dans son travail. C’est une série de « Poèmes visuels », comme le dit Marie Cozette, directrice du Crac et commissaire des deux expositions, qui permet d’entrer dans l’univers de la plasticienne. Un hublot, une blouse, des coquillages, un miroir… L’ensemble est éminemment émouvant, accroché au mur, objets magiques aux couleurs fascinantes. Bianca Bondi, en alchimiste de nos déchets, les transfigure en les « nourrissant ». Si elle ne transforme pas le cuivre en or, elle insuffle de la vie à ses objets en les faisant baigner dans le sel. La réaction chimique se produit pendant la nuit ; au matin, elle découvre ce que ses alliages ont produit. Puis ajuste, au fil de l’exposition, en rajoutant de l’eau, en observant l’évolution de ses assemblages. Concrétions et teintes les habillent et les habitent, auxquels elle donne une signification qui se réfère aux mythes ou à d’autres récits intimes. Des végétaux teints contribuent à dégager un message à la sensibilité gothique, doublé d’un fort attrait pour le décoratif. Le discours est très clairement écologiste -harmonie du vivant, intégration des objets reniés ou perdus dans un processus de recyclage en mouvement permanent.

Et puis, tels des « cheveux d’anges », apparait une masse de filets de pêche. Entre le vide et l’événement pur / coupe d’haleine, cheveux d’ange (2022) s’impose par sa sulfureuse beauté. Étalés, suspendus, ménageant des entrées mystérieuses dans la matière vaporeuse, ces assassins qui constituent 20% du Continent de plastique dans les océans nous attirent comme l’entrée d’une grotte sous-marine. Gare au maître ou la maîtresse des lieux : le vert pâle n’est là que pour mieux piéger les poissons, et le rose est la trace délavée de leur sang. « Et si vous aviez senti l’odeur ! »

ANNA ZISMAN
Mars 2022

Jusqu’au 22 mai
Centre régional d’art contemporain, Sète
04 67 74 94 37 crac.laregion.fr

Légendes

1
Deflated Figures [Figures dégonflées], 2021. Courtesy de l’artiste, BQ, Berlin et Herald St, Londres. Photo AZ

2
Instable trésor, temple simple à Aphrodite, 2022. Production Crac Occitanie et Cité scolaire Paul Valéry à Sète. Photo AZ

 

Centre Régional d’Art Contemporain
27 Quai Aspirant Herber
34200 Sète
04 67 74 94 37
crac.languedocroussillon.fr