Retour sur le Printemps des Comédiens au Domaine d’O

Des nouvelles du PrintempsVu par Zibeline

Retour sur le Printemps des Comédiens au Domaine d’O - Zibeline

À Montpellier, le Printemps des Comédiens commence bien la saison. Retour sur trois spectacles qui racontent nos petites histoires.

« C’est un beau sujet de petit récit », souffle Sorine, guilleret malgré la mort qui le rattrape. Tchekhov, avec La Mouette, a ouvert le Printemps des Comédiens. Première grande affiche de la programmation, allégée cette année de quelques autres, victimes du grand chambardement du pendant et de l’après confinement. Des nouvelles, l’auteur russe en a écrit plus de 600 durant sa jeunesse. Il était encore étudiant en médecine, la plume lui brulait les doigts, et l’humain ne cessait de lui inspirer ce qui devint cette vertigineuse observation à la loupe d’un quotidien où tout est sujet pour (petites) histoires. Dans cette pièce qui dépèce les relations entre écrivains et comédiennes, enfermées dans le cadre familial, Tchekhov semble se citer lui-même. Cette permanente attention aux faits et aux images qu’ils évoquent, c’est lui. Cette ambivalence au regard de ses propres activités, on la retrouve dans les mots de l’écrivain à succès, inquiet et désabusé, Trigorine : « La science avance, et moi je suis en retard ». Son ambition d’écrire un théâtre qui bouscule et infiltre les tréfonds de l’âme sans se cacher derrière une langue de façade, c’est le jeune dramaturge Treplev qui l’exprime : « Il nous faut un théâtre nouveau, ou rien ». Et la mise en scène offerte par Cyril Teste semble être une réponse à cette urgence. Avec son collectif MxM, il développe depuis une dizaine d’années le concept de performance filmique, qui, au-delà de la présence devenue banale d’écrans sur le plateau, propose une approche réellement cinématographique du spectacle vivant. Quatre opérateurs, en tenue noire de rigueur, habitent la scène en permanence, filment en temps réel, et chaque soir de représentation un long-métrage éclot devant le public. Rien à voir avec les appendices picturaux qu’on voit trop souvent illustrer ou surligner un propos théâtral. Cyril Teste cherche à augmenter le présent du spectacle vivant en lui adjoignant une lecture parallèle, une ligne continue faite du regard des caméras monté en simultané, glissant d’un écran à l’autre, se superposant, dans un effet narratif complémentaire. De voir les visages capturés en si gros plans, projetés sur des surfaces gigantesques sans cesse déplacées, provoque dans les premiers temps une frustration : mais où sont les acteur·ice·s ? Happé par le grain de leur peau, leurs lèvres qui tressaillent sous l’émotion, la sueur qui se mélange aux larmes, on ne distingue plus bien le mouvement « réel » des corps sur le plateau. Et l’équilibre se fait ; ce n’est pas du théâtre, ce n’est pas du cinéma, mais les deux à la fois, un objet plastique d’une puissante beauté, incarné en chair et en os par des comédien·ne·s remarquables, qui crèvent l’écran et brûlent les planches. Le texte, traduit et adapté par Olivier Cadiot, se meut avec une grâce qui frôle l’évidence, et le grand récit de Tchekhov nous parvient dans toute sa modernité.

Bizarre

Des petites histoires de pouvoir, cela peut être aussi Hamlet. Olivier Saccomano et Nathalie Garraud font en quelques sorte redescendre sur le plancher du théâtre la pièce iconique de Shakespeare. Le prince, comme Ophélie et son frère Laërte et Horatio le fidèle ami d’Hamlet, a 420 ans. Depuis que leur créateur les a mis entre les mains des metteurs en scène, ils s’imprègnent périodiquement de l’air du temps. Les abus et les manies des pouvoirs en place ne changent finalement pas beaucoup. Ceux qui s’en sortent le mieux sont ceux qui savent en jouer, autant sur les trônes que sur scène. Alors sur leur échelle, tous les quatre répètent et rejouent ce qu’ils connaissent par cœur, enfermés dans des rôles, assignés à leur place (en haut, au milieu, ou au bas de l’échelle). Comme toujours chez Saccomano, le verbe est poétique et cinglant, extrêmement documenté ; le propos est politique, et offre une réflexion nourrie sur le théâtre. Garraud met dans les mains de ses personnages des smartphones qu’ils ne lâcheront pas. Tout le monde s’imite, se filme, dans une inquiétante répétition de la pièce monstre, qui les avalera, une fois encore.

Un Hamlet De Moins © Jean-Louis Fernandez

Caroline Cano (Cie La Hurlante) récolte elle aussi des fragments de vie, qu’elle redonne sous la forme d’un théâtre quasi documentaire, très inspiré. La marge, les exclus sont souvent ses personnages, qu’elle met en situation dans les rues. Spectacles sur le fil entre public et sphère intime, où le spectateur n’est jamais voyeur et toujours accompagné. Dans un petit déplacement de pratique, c’est elle (assisté de Charlotte Perrin de Boussac) qui cette année met en scène le spectacle de L’Autre Théâtre, troupe d’acteur·trice·s en situation de handicap accueillie chaque année au festival montpelliérain. Dans un mouvement très énergétique, ils et elles évoquent la fête, sur des musiques en tubes ou en accordéons et guitares jouées en direct (François Boutibou). Singularités et sentiments partagés se succèdent dans Le silence des confettis, accompagnés de voix off attrapées en micros-trottoirs, jusqu’à ce rêve raconté à la fin, où, « c’était très bizarre », tout était fermé, même les théâtres. Vous avez dit bizarre ?

ANNA ZISMAN
Juin 2021

La Mouette, Un Hamlet de moins et Le silence des confettis ont été joués au Printemps des Comédiens, qui s’est tenu au Domaine d’O, à Montpellier, du 10 au 26 juin.

Photo : La mouette © Simon Gosselin

Domaine d’O
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