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Vu par Zibeline

Retour sur Femme Noire, version consensuelle de la négritude de Senghor, qui clôt le Festival d'Avignon

Des Noirs dans la Cour

Retour sur Femme Noire, version consensuelle de la négritude de Senghor, qui clôt le Festival d'Avignon - Zibeline

Le spectacle proposé en clôture du festival d’Avignon dans la Cour transforme l’écriture critique en exercice de funambule. Sur le fil, risquons la franchise. Angélique Kidjo et Isaac de Bankolé ont été projetés dans un espace doublement mythique : par ce qu’il représente pour le théâtre et la chrétienté la seule présence là, de corps noirs proposant un hommage à Senghor, est un événement. Des Noirs dans la Cour, il y en a eu, peu, au gré de productions théâtrales qui ont du mal à les distribuer comme si la couleur de leur peau les empêchait de jouer autre chose qu’Othello ; mais aussi dans La tragédie du Roi Christophe, de Césaire, mis en scène par Nichet il y a 10 ans.

La négritude ne fait pas son entrée dans la Cour, et en cette fin de 71e Festival elle n’est pas à la hauteur du défi. D’une part parce qu’Angélique Kidjo transforme cet espace théâtral en lieu de concert, et que tant qu’à assister à un récital de musique africaine autant pousser plus loin jusqu’aux Suds d’Arles, ou à l’Africa Fête à Marseille. On y entend des claviers et des chœurs et non des bandes, des guitaristes qui ne jouent pas seuls la même cellule répétée, et des musiciens de la trempe de Manu Dibango, ou MHD, qui interviennent autrement que quelques minutes en Guest Star. Faire taper dans ses mains et chanter le public d’Avignon est sympa, mais 2000 personnes qui payent en moyenne 20 euros la place, ça pourrait tout de même financer un groupe au complet, si c’est un concert qui doit se donner. Angélique Kidjo est superbe, chante magnifiquement, et son apparition à la fenêtre des Papes fait frissonner. Mais son discours sur « moi j’aime qu’on soit tous ensemble et non dans la bataille, une famille du monde » est un peu court.

Un peu court parce que précédé du poème de Senghor, son Élégie pour la reine de Saba, sensuel hommage à la beauté de la Femme Noire, sublime mais discutable, et discuté. La position d’objet érotique de la femme, le stéréotype de cette splendeur nue africaine, est depuis longtemps rejeté par les femmes africaines, de même que la négritude est raillée par Soyinka. Qui prône la Tigritude, celle qui bondit sur sa proie. Loin de la « famille du monde » d’Angélique Kidjo, ou de la prière catholique de Senghor qui pardonne à l’Europe et à La France (et l’accuse aussi, et c’est le meilleur moment du spectacle).

Bref, il existe aujourd’hui une Afrique débarrassée du catholicisme et des discours fraternels lénifiants, des catégories sexistes. Une Afrique qu’il faudrait accueillir dans la Cour (elle a été largement accueillie dans d’autres lieux cette année). Plus troublant encore : pourquoi applaudir la performance médiocre d’Isaac de Bankolé qui ne sait pas son texte, le va-et-vient d’Angélique Kidjo qui parcourt une scène sans scénographie ? Il est certain que des acteurs blancs dans une telle contre-performance auraient été cueillis par des huées nourries…

L’inégalité des Noirs et des Blancs se mesure certainement encore ainsi, à l’indulgence condescendante et culpabilisée d’un public (blanc) qui ne peut concevoir que le monde noir est agité de luttes au présent, mais aime bien chanter en chœur et taper des mains en rythme avec une belle Africaine.

AGNES FRESCHEL
Juillet 2017

Femme Noire a été créé les 25 et 26 juillet à la Cour d’Honneur du Palais des Papes

Photo : © Christophe Raynaud de Lage


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