Vu par ZibelineRetour sur la 30ème édition du Festival Flamenco de Nîmes

Des légendes sinon rien

Retour sur la 30ème édition du Festival Flamenco de Nîmes - Zibeline

Israel Galván et Rocio Molina en danse, Mayte Martín en chant et Tomatito en musique ont porté à l’état de grâce les dernières soirées du Festival Flamenco de Nîmes.

Peut-il y avoir meilleure synthèse de ce que sont le flamenco actuel et l’une de ses plus belles vitrines scéniques, le festival nîmois, que El amor brujo version 2019 ? Un ballet créé au siècle dernier sur une musique composée par un avant-gardiste de l’époque, Manuel de Falla, et revisité par le chorégraphe et danseur emblématique du flamenco nuevo, Israel Galván. De l’œuvre originelle, de ses personnages, de sa chorégraphie et de sa scénographie classiques, Galván ne garde que la partition, estimant qu’elle seule en concentre l’essence complexe et la beauté magnétique. Épuré de son décorum, métamorphosé par une inépuisable créativité, cet Amour sorcier devient un concentré d’énigme et d’envoûtement. Tous les rôles imaginés alors fusionnent dans le corps unique du danseur qui ne résiste à aucun défi.

Galván assis
Le premier est celui d’incarner la gitane Carmela, transformée en starlette rouquine, lunettes noires, corset digne de Jean-Paul Gaultier et bottes en cuir. Pendant toute la première partie, Galván ne quittera pas la chaise depuis laquelle il engage une danse aux mouvements et expressions frénétiques ou suspendus. Il se lèvera pourtant pour verser une marmite de pois chiches secs sur une scène dont il n’a quasiment pas touché les planches. Et pour allumer une bougie étincelante, rappelant l’élément le plus cher à la sorcellerie. La voix si sombre et tellurique de David Lagos (entendu lors de la soirée d’ouverture du festival) et le piano ouvert et indiscipliné d’Alejandro Rojas-Marcos apportent à l’ensemble la part de mystère à percer. Ensuite, Galván retrouve son genre, sa silhouette élancée, les pas et la facétie qui font de lui le danseur flamenco contemporain sans pareil.

Molina poétique
Un peu plus tôt, dans la salle intimiste de l’Odéon, c’est un autre phénomène de la danse qui va étonner par une facette inédite de sa personnalité. Depuis plusieurs années, entre deux créations, Rocio Molina scénarise des épisodes ponctuels de son cheminement créatif, tels des mises en partage de ses envies du moment, de ses pulsions chorégraphiques, des étapes de sa recherche artistique. L’Impulso présenté à Nîmes est peut-être l’un des plus poétiques et sobres de la série. Toujours construit sur la base d’une performance improvisée écrite, il se décline, cette fois-ci, à la manière d’un dialogue harmonieux avec le guitariste à la virtuosité limpide, Rafael Riqueni. Molina danse les notes sans provocation ni exubérance, avec une fluidité dans le mouvement la rendant tour à tour papillon, libellule, poupée japonaise contorsionnée, Vierge ébouriffée. Extraites de l’album Parque De María Luisa et inspirées par les rites et les images de la Semaine sainte, les compositions de Riqueni deviennent des métaphores dansées. Rocio y instille les messages intimes d’une artiste en réinvention et questionnement permanents. Lorsqu’elle se débarrasse de sa longue jupe en tulle comme pour sortir de son statut d’icône, elle apparaît dans la tenue quotidienne de travail rigoureux qu’exige sa condition de danseuse.

Martín sans artifice
Car le flamenco n’a pas forcément besoin d’artifice pour briller. Ni de venir d’Andalousie pour atteindre les sommets. Mayte Martín est catalane et aux antipodes des archétypes de la cantaora flamenca. Les cheveux mi-longs gris-blancs, un costume deux-pièces noir, son allure est aussi austère que sa voix peut se révéler douce et nuancée. Memento, récital sensible et sincère, est constitué de réinterprétations de morceaux de grands maîtres. Son enchaînement de plusieurs cantes de ida y vuelta (chants d’aller-retour car ils trouvent leur origine dans la musique populaire hispano-américaine) est un délice. Et c’est un spectateur qui, du fond de la salle, lui adresse, en espagnol, le plus juste des compliments : « Si tu es une grande chanteuse, tu es une encore plus grande connaisseuse du chant ». Unique accompagnateur, le jeune guitariste Alejandro Hurtado élève par sa technique la grâce du moment.

Tomatito l’héritier
Souffrant, Vicente Amigo n’a pu honorer son contrat nîmois. Il ne fallait pas moins qu’un autre monument pour atténuer la déception. Et c’est vers un nom associé à la légende de Camaron de la Isla que le festival se tournera. Le guitariste Tomatito va d’ailleurs reprendre largement le répertoire de celui qu’il a accompagné et qui reste considéré, plus de vingt-cinq ans après sa mort, comme l’un des plus grands interprètes de tous les temps. Si le fantôme de Camaron semble roder dans les coulisses du théâtre Bernadette Lafont, il en est de même pour celui de Paco de Lucia, décédé lui aussi et auquel Tomatito a succédé en tant que guitariste attitré de Camaron. En format quintet, la star des guitaristes est entourée du brillant percussionniste El Piraña, des honorables chanteurs Kiki Cortinas et Morenito de Illora et de son prometteur de fils, José del Tomate, lui aussi à la guitare. Une soirée de flamenco puro, denrée rare de la programmation de cette belle 30e édition, aux envolées jubilatoires que seuls les doigts du maestro est capable de produire.

LUDOVIC TOMAS
Janvier 2019

Photo : Israel Galván – El amor brujo ©Sandy Korzekwa

Le Festival Flamenco de Nîmes s’est déroulé du 9 au 19 janvier dans divers lieux.

Lire notre précédente critique : journalzibeline.fr/critique/alchimie-flamenca

Théâtre Bernadette Lafont
1 Place de la Calade
30000 Nîmes
04 66 36 65 00
theatredenimes.com