Poésies sourdes, Les enjeux des traductions en LSF, un travail passionnant aux éditions Plaine Page

Des langues pour s’entendreLu par Zibeline

• 28 août 2020 •
Poésies sourdes, Les enjeux des traductions en LSF, un travail passionnant aux éditions Plaine Page - Zibeline

On goûte une formule, on voit le cheminement d’un raisonnement que l’on va ensuite entendre, on va toucher du doigt un concept, en sentir l’importance… la possession de nos cinq sens renvoie sans cesse à une intelligence du monde, qui sera déniée à ceux qui n’en disposent pas. Tout un vocabulaire imagé convoque la perception physique pour signifier notre compréhension des choses, même si l’exemple d’Hélène Keller montre que les capacités intellectuelles ne découlent pas forcément de nos sens, même si le travail de précurseur de l’Abbé de l’Épée au XVIIIème siècle a ouvert la voie. On ne peut oublier les exactions commises, le triangle bleu des camps de concentration, l’accès aux études rendu quasi impossible…

Le nouvel opus de la revue GPS éditée par les éditions Plaine Page, Poésies sourdes, Les enjeux des traductions en LSF, représente une somme passionnante de textes théoriques, historiques, et de créations poétiques, concoctés par quarante-cinq poètes, performeurs, auteurs, créateurs, traducteurs, chercheurs, sourds, malentendants, ou pas, collectif réuni par Brigitte Baumié, en coproduction avec Arts Résonance, lors de sa résidence aux éditions Plaine Page. La question centrale s’attache à la traduction et à la création en langue des signes, la LSF (Langue des Signes Française). Comment trouver une traduction juste lorsque tout sépare les langages confrontés, par leur grammaire, leur expression, dichotomie aussi entre l’écrit et l’oralité, qu’elle soit celle articulée ou celle portée par le corps tout entier… Impossibles transcriptions, échelles multiples, où le corps induit des polysémies nouvelles, que les mots prononcés ignorent ! Le signe dans son silence devient signifiant du son prononcé… « Avec mes mains, je jette du rêve » disait Guy Bouchauveau, cité face à un dessin de Levent Beskardès (dont on peut lire des textes et ses transcriptions, parmi lesquelles Procès-Verbal de Jean Tardieu), une main aux doigts étirés et dont le pouce est un oiseau…

Yann Cantin propose une remarquable « histoire de la littérature sourde française : les poètes », et pointe les difficultés premières, écriture de la langue sourde, oralité muette de la langue signée, qui se voit nommée par Henri Gaillard en 1889 «néotomalalier» : la « littérature néotomamaliée » désignant la littérature sourde «orale». Un bilinguisme de fait s’instaure. Émergent les figures de Pierre Pélissier, Jean-Baptiste Châtelain, Louise Walser, Louise Gruizet-Asser… Juliette Dalle évoque l’enseignement de la littérature sourde, et de l’apparition d’une poésie aux codes nouveaux. Igor Casas présente les diverses traductions d’un poème signé de François Brajou, Une maille à l’endroit, les huit versions proposées en regard du texte original rendent compte de la variété des interprétations possibles.  L’article de Marie Lamothe contextualise et rend palpable cette véritable « transposition culturelle » entre « langue visuelle et langue sonore », accorde un joli néologisme à la fonction de passeur des textes : « l’interpoète-traducteur ». Nous voilà bientôt initiés au VV, à la LSF, à la « proforme », à la configuration, au « transfert personnel/ transfert situationnel », au « chansigne ou chantsigne », au silence, au rythme…

Les créations et témoignages apportent leurs jeux et leur infinie beauté. Bouleversant texte de Claudie Lenzi, « C’est quoi ma langue ? Otorigène ou LSF ? », auquel répond le lancinant « elle cherche » de La Muette de Pierre Guéry. Les dessins, les photographies, les toiles, les gestes pris sur le vif, en regard des mots qu’ils traduisent, – ou est-ce l’inverse ? – s’ajoutent aux pages dont la typographie elle-même fait sens, mots emportés de Julien Blaine « Un accident subi et subit », invention sidérante d’Éric Blanco, et son « Vibromessage »… un festival de finesse, de créativité, de bonheurs virtuoses et de réflexions denses qui dépassent le simple cadre d’un handicap, mais posent les questions de la traduction de la pensée et de la transmutation du réel en œuvre d’art.
Magistral et profond.

MARYVONNE COLOMBANI
Juillet 2020

GPS n° 11, Poésies sourdes, Les enjeux des traductions en LSF, éditions Plaine Page, 20€

à venir

Présentation de ce numéro de la revue GPS le 28 août dans le cadre des Eauditives à la médiathèque Chalucet (auditorium, 17heures)