Se pencher sur la peste à Marseille en 1720, bon moyen pour relativiser le Covid

Des grands fléaux épidémiquesVu par Zibeline

• 27 octobre 2020⇒30 octobre 2020 •
Se pencher sur la peste à Marseille en 1720, bon moyen pour relativiser le Covid - Zibeline

Pour relativiser l’épidémie de Covid-19, rien de tel que l’Histoire ! Tactiques et vie quotidienne lors de la peste à Marseille en 1720.

Le colloque Loimos, pestis, pestes. Regards croisés sur les grands fléaux épidémiques était prévu de longue date pour commémorer le tricentenaire de la peste de 1720 à Marseille, dernier grand épisode de ce type en France. Un thème qui tombe à pic… Se pencher sur une maladie infiniment plus mortelle et contagieuse que le Covid19 permet -c’est bienvenu !- de relativiser nos contraintes sanitaires contemporaines. Historiens, archéologues, archéo-anthropologues, historiens de l’art, philologues, biologistes, épidémiologistes, géographes et philosophes se succèdent donc du 27 au 30 octobre dans l’auditorium du musée d’Histoire de Marseille pour évoquer les épidémies qui ont sévi dans l’aire méditerranéenne depuis l’Antiquité jusqu’à nos jours.

Vivre avec la peste en 1720

Le 27 octobre, l’historienne Fleur Beauvieux (Centre Norbert Élias / CNRS / EHESS / Aix-Marseille Université / Université d’Avignon) s’est exprimée sur le Contrôle de l’espace urbain pendant la peste et les tactiques quotidiennes des habitants. D’emblée, elle a rappelé ce qui n’est pas communément retenu lorsqu’on évoque l’épidémie de 1720 : elle ne s’est pas cantonnée à cette seule année ! Avec quelques interruptions, elle a duré jusqu’en 1722, date de la dernière résurgence. En trois ans, Yersinia pestis fait près de 120 000 victimes, soit un tiers de la population de la Provence à cette époque…

Trois années d’isolement pour la cité phocéenne, qui n’auront pas empêché la propagation de la maladie, mais ont impliqué une forte mobilisation afin d’assurer l’approvisionnement des habitants. « La région était encerclée par l’armée, précise l’historienne, les dix portes de la ville gardées, le port clos. » Comme aujourd’hui, des mesures ont été prises pour encadrer les transactions : dans chaque magasin, des clôtures séparaient commerçants et clients, avec désinfection des marchandises et de l’argent au vinaigre. Les déplacements étaient fortement limités. Il fallait prouver que l’on était en bonne santé, au moyen de « bullettes », documents délivrés par les commissaires de quartier en ville, et par les curés des paroisses du terroir. Étrangers ou vagabonds, évidemment soupçonnés au premier chef d’être atteints du mal, sont chassés, les contrefaçons punies de prison et leurs détenteurs menacés de mort. Un couvre-feu interdisant de « vaquer la nuit » est instauré. « Les dépositaires du pouvoir politique et religieux − le commandant, les échevins, le marquis de Pilles, l’évêque, les officiers des camps et des galères, l’intendant de Provence, etc. −, disposent pour leur part d’un certificat blanc leur permettant de se déplacer comme ils l’entendent. ».

Comment les habitants s’adaptaient-ils ?

En fuyant, notamment au début de l’épidémie, qui faisait plus de 1000 victimes par jour, lesquelles s’accumulaient dans les rues en monceaux de cadavres. « Les nombreuses désertions qui marquaient la première période paroxystique de la peste touchaient également le personnel municipal chargé de la police : en témoignent les diverses ordonnances et arrêts enjoignant aux différents capitaines et subalternes de regagner immédiatement leurs postes pendant l’été et l’automne 1720. » Un dispositif policier spécifique a été mis en place pour maintenir un semblant d’ordre, recrutant « paysans, matelots ou petits artisans, des hommes et des femmes issus de milieux populaires », auxquels s’adjoignaient les forçats, « sortis dès le début de la peste de l’arsenal des galères pour servir de corbeaux [fossoyeurs de pestiférés] ».

Les rencontres dans les espaces publics, établissements scolaires et églises sont interdites, mais aussi dans les tavernes, cabarets… Chacun emporte ses consommations chez soi, ce qui a dû être particulièrement dur à avaler car « ordinairement, pour les catégories les plus populaires, la vie sous l’Ancien Régime se passait essentiellement dehors et les relations de voisinage étaient intenses ».

Contraintes sanitaires et croyances religieuses

« Dès le moindre doute, un médecin nommé par quartier est mandé chez l’habitant pour l’examiner, et déterminer s’il s’agit de la peste ou non. (…) Dans la majeure partie des cas, l’habitant contaminé doit être amené à l’hôpital de peste le plus proche, par force si besoin est, et les autres membres de la famille ont l’obligation de rester enfermés chez eux, en quarantaine, le commissaire du quartier réquisitionnant la clé de l’habitation pour être certain qu’ils ne puissent sortir. » Six hôpitaux sont créés à Marseille. On parque les pestiférés à la Charité, après en avoir fait sortir les mendiants, « qui sont par ailleurs les premiers à mourir de l’épidémie ».

Des stratégies d’évitement de la contagion sont adoptées. Fleur Beauvieux évoque les cannes, dites « bâtons de Saint Roch », saint protecteur de la peste, utilisées par les notables pour tenir la populace à distance. Les gens, dit-elle, portaient sur eux des prières imprimées, dans l’espoir de conjurer la maladie. Le fonds de documents rares et précieux de l’Alcazar en compte un certain nombre, principalement adressées à la Vierge, ainsi que d’autres destinées à être placardées sur les portes.

Nuancer la peur

Les habitants n’avaient pas le droit de passer d’un quartier à l’autre, de changer de domicile, ni même de transporter des meubles ou autres effets entre les maisons. « Comment était vécue cette surveillance permanente et l’omniprésence des forces de police dans la ville ? », s’interroge l’historienne. « Contrairement à Arles où les consuls et le commandant furent touchés par l’épidémie et durent gérer des émeutes populaires, les Marseillais ne firent pas de résistance directe » au pouvoir. « À l’exception de deux rassemblements devant l’hôtel de ville le 3 et le 18 août 1720, par ailleurs vite maîtrisés, pour demander du pain puis du vin, il ne reste aucune trace d’un quelconque soulèvement de la population pendant les années de peste ».

Si les habitants ont peur, et vont jusqu’à tremper leurs correspondances dans du vinaigre afin de parer à la contagion, Fleur Beauvieux invite à relativiser l’emprise de la terreur. Nombre de marseillais, relève-t-elle, sont restés pour s’occuper des malades. D’aucuns, bien sûr, en ont profité pour se remplir les poches avec les biens des pestiférés ; certains, miraculeusement remis de la maladie, se sentaient immunisés. Mais « d’autres étaient juste désintéressés, et beaucoup se sont montrés créatifs pour maintenir un lien social, ce qui nuance fortement l’inertie et la passivité dont on les a taxés ».

GAËLLE CLOAREC
Octobre 2020

Pour aller plus loin sur le sujet, lire l’article de Fleur Beauvieux auquel nous avons emprunté plusieurs citations ci-dessus : Épidémie, pouvoir municipal et transformation de l’espace urbain : la peste de 1720-1722 à Marseille.

Le colloque Loimos, pestis, pestes. Regards croisés sur les grands fléaux épidémiques, co-organisé par les laboratoires du CNRS et d’Aix-Marseille Université TDMAM, ADES, TELEMMe, les Musées de Marseille et la MMSH, se poursuit jusqu’au 30 octobre.

On peut le suivre en direct sur la chaîne Youtube des Musées de Marseille.

Illustration : Détail du tableau Vue de l’hôtel de ville pendant la peste de 1720, Michel Serre, 1721. Marseille, musée des Beaux-Arts, Jean Bernard/Bridgeman Images

Musée d’histoire de Marseille
2, rue Henri-Barbusse
13001 Marseille
04 91 55 36 00
www.marseille.fr