Les Correspondances de Manosque ont eu lieu, une magie toujours opérante

Des Correspondances en résistanceLu par Zibeline

Les Correspondances de Manosque ont eu lieu, une magie toujours opérante - Zibeline

La ferveur des auteurs et des lecteurs était intacte à Manosque pour cette 22e édition, malgré les contraintes des consignes sanitaires et le mauvais temps

Après L’art de perdre où elle interrogeait sa famille et le passé (éditions Flammarion, Prix Goncourt des lycéens 2017), Alice Zeniter s’est lancée dans la direction opposée en plantant son récit dans un réel proche qu’elle vivait en même temps qu’elle écrivait et s’interrogeait sur la façon dont un événement rentre dans l’Histoire. Malgré le manque de recul, Comme un empire dans un empire (éditions Flammarion) analyse le règne de l’Internet dans le monde contemporain. Pour cela elle s’est livrée à une recherche sur le monde parlementaire et celui des hackers, allant jusqu’à participer à Las Vegas à un rendez-vous de de 20 000 hackers, même si elle n’y comprenait rien, dit-elle ! Les travaux d’une anthropologue sur le piratage informatique, notamment celui exercé par des femmes, lui ont permis d’imaginer son personnage féminin, L., qui vit par et à travers les réseaux informatiques. Sa rencontre avec François Ruffin lui a ouvert les portes de l’Assemblée nationale pour mettre en scène Antoine, attaché parlementaire d’un socialiste. Témoins des manifestations des Gilets jaunes, ces deux personnages s’interrogent sur le devenir d’une France ébranlée que l’autrice a présenté avec l’enthousiasme qu’on lui connaît.

Sous le signe du Bison

Bison était le nom que s’était donné le jeune Boris Vian, qui signait ainsi son courrier. Les Correspondances l’ont mis à l’honneur pour le centième anniversaire de sa naissance, mettant en lumière un roman resté inachevé depuis presque 50 ans : On n’y échappe pas, policier dont quatre chapitres de son double, Vernon Sullivan, étaient restés dans les tiroirs. La Cohérie Vian (les héritiers) s’est adressé aux auteurs de l’Oulipo (Ouvoir de littérature potentielle créé en 1960) pour terminer l’ouvrage. Grâce à l’originalité et le savoir-faire de quatre auteurs, le roman est publié par les éditions Fayard. Hervé Le Tellier, président de l’Oulipo, et Clémentine Mélois, la créatrice du visuel de la manifestation de cette année, sont venus discuter de leur travail avec les deux bibliothécaires de la Médiathèque. Ils se sont amusés à parler des contraintes d’écriture, du rythme calqué sur ceux du jazz, de la forte charge antimilitariste. Parallèlement on pouvait visiter une expo sur Vian à la Médiathèque avec textes, photos, dessins qui rendent si proche cet auteur atypique.

Chapeau bas à François Morel qui a donné au théâtre Jean le Bleu une lecture merveilleuse de lettres de Vian enfant, ado, puis adulte, amoureux et jazzman. Il y a mis de l’émotion, de l’inventivité, soutenu par Antoine Saler au piano et à la trompette dont il jouait parfois en même temps (main gauche au piano, main droite à la trompette !). La chanson du déserteur survient avec bonheur, et la fin est changée : « J’aurai une arme et je sais tirer ».

Déambulation sur les places

Parmi toutes les propositions d’un programme copieux, Pascal Dibie a parlé de Ethnologie du bureau (éditions Métailié). Enseignant-chercheur, il s’intéresse « à la banalité du quotidien » et parcourt l’histoire à partir des écritoires des moines, puis des pièces poussiéreuses du XIXe, évoque le bureau d’écolier, puis les open space actuels. Sans oublier le nouvel aspect des espaces de télétravail depuis le confinement ! Thierry Beinstingel propose avec Yougoslave (éditions Fayard) la saga de sa famille souabe sur six générations. Famille partie d’Autriche, sa grand-mère habitait Sarajevo, on la retrouve à Berlin en 45. Voyage dans le temps, portraits de migrants, interrogation sur les voies empruntées par l’histoire. Les personnages de Rebecca Lighieri (pseudonyme d’Emmanuelle Bayamack Tam) sont plus sédentaires : Marseille, quartiers nord. Un univers assez noir sur fond de Ligue des champions de l’OM en 93. Et les difficultés de l’adolescence avec un père maltraitant.

Terres inconnues versus terres abandonnées

Jean-Marie Blas de Roblès évoquait son nouveau texte Ce qu’ici-bas nous sommes (éditions Zulma). Présenté en exergue comme une « fantasmagorie », le roman nous entraîne dans le pays utopique de Zindān, situé dans une oasis du sud libyen. Manière de retrouver la Libye, chère au cœur de l’écrivain, mais aussi de mettre au service de son écriture ses connaissances d’archéologue, d’ethnologue et d’anthropologue. L’ouvrage prend des allures de relation de voyage du XIXe avec les dessins qui inondent les marges, et se pare de la modernité des QR codes, ou plutôt Qûmran codes, ou « signes parlants ». Tout y est signe, les personnes sont tatouées de symboles que seuls les érudits peuvent déchiffrer, leur histoire collective est ainsi dispersée en kaléidoscope obscur… la folie, la lucidité, l’implacable mécanique d’horlogerie se fondent dans cette anamorphose de notre monde contemporain… que Serge Joncour aborde par le biais des paysages lacérés de notre modernité dans une saga où histoire nationale et rurale laissent de façon vertigineuse émerger luttes, catastrophes, incohérences politiques, en une prise de conscience d’une incisive acuité. Les scènes de Nature humaine (éditions Flammarion) prennent alors une dimension allégorique profonde et nous ramènent à l’essentiel.

Star et étoiles montantes

« C’est la seule fois de l’année où je peux faire comme Mick Jagger ! » Le ton est donné pour le duo flamboyant entre Marie-Hélène Lafon et Maya Michalon. Assaut d’ingéniosité, lectures fulgurantes, mots pris à bras le corps, phrases travaillées dans leur chair, embrassées dans l’orbe gigantesque de la création, lorsque l’auteure se met à l’établi, pose ses principes -« j’écris davantage en sentant qu’en sachant »-, et rend tangible cette « tension qui vient du vertige du réel », en faisant « rendre son jus à la langue (il faut qu’elle suinte !) ». À propos de son nouveau roman Histoire du fils (éditions Buchet Chastel), elle réaffirme : « tous mes livres commencent par une collision avec le réel ». Jamais ovation plus longue et fournie n’a été donnée, sous les deux couleurs de l’été, le vert et le bleu….

Deux jeunes auteures apportaient leur traitement contemporain de la langue, y incluant les nouvelles formes, SMS, variations des graphies, des dispositions, sur les thématiques d’aujourd’hui, réflexions sur les mensonges de la vie en société, et la puissance des mythes ancestraux aujourd’hui. Deux somptueux romans, Elle a menti pour les ailes de Francesca Serra (Anne Carrière éditions, Prix littéraire du Monde 2020) et La trajectoire des confettis de Marie-Ève Thuot (éditions Du Sous-Sol).

Confidences et dessous d’éditions

Pour clore cette belle édition qui a eu lieu malgré tout, Marianne Denicourt offrait sa lecture de Monsieur Proust de Céleste Albaret (éditions Robert Laffont), bouleversant témoignage par la gouvernante et confidente de l’auteur de La Recherche sur ses huit dernières années. La solitude de celui qui resta confiné dans sa chambre, son esprit, sa lucide intelligence, composent un mélange poignant et empli d’humour. De lui, elle disait « il s’est mis hors du temps pour le retrouver ». Complétant la soirée avec une élégante subtilité, l’actrice proposait en bis la courte correspondance entre Gide et Proust, alors que ce dernier, refusé par la nrf, avait publié son premier volume de La Recherche chez Grasset. Gide dans le rôle ingrat de celui qui implore le passage à la nrf de Proust et les réponses finement ironiques de ce dernier refermaient la fête manosquine par la magistrale démonstration d’un art consommé de la lettre.

CHRIS BOURGUE et MARYVONNE COLOMBANI
Septembre 2020

Les Correspondances de Manosque ont eu lieu du 23 au 27 septembre

Photographies : Hervé Le Tellier et Clémentine Mélois © C.B. / Marie-Hélène Laffon © M.C.