La Soirée Récits du réel au Théâtre Vitez

Des affres du réelVu par Zibeline

La Soirée Récits du réel au Théâtre Vitez - Zibeline

Paradoxe que de vouloir transcrire le réel par le biais de l’art… Van Gogh l’évoquait dans ses lettres à son frère Théo : la nécessité de « tricher » pour rendre le mouvement, flouer les proportions afin de donner l’illusion du vrai… On pourrait encore digresser sur les relations ambigües entre le réel et le vrai… Point d’achoppement de tout documentaire, comment rendre accessible le document sans le trahir, alors que toute relation procède d’une construction qui se pose sur les faits, les décrit, les transmet, par le filtre d’une sensibilité, d’une approche personnelle… Il est loin le temps où l’on avait encore l’illusion de l’objectivité en art !

Aussi, intituler le propos d’une représentation théâtrale (dans un théâtre niché qui plus est au sein de l’université) Soirée récits du réel semble tenir de la gageure, ou du pied de nez aux analyses académiques en un défi provocateur.

Ces « récits du réel » relayaient deux propositions, rapportant une expérience vécue pour la première, un montage de faits pour la seconde. Du Nord au Sud de Wilma Lévy (La Compagnie des Passages) évoque l’école, celle du père de la narratrice, filmé, d’une émouvante justesse, qui parle de son arrivée en France, son apprentissage de la langue, son bac, la narratrice elle-même, et cet « art de faire semblant » qui s’instaure entre le vocabulaire de la maîtresse en classe et celui qu’elle entend chez elle : « le mot « patère » était inconnu à la maison ». Puis grande, la voici face à des élèves de lycée, intervenante-artiste, inclue dans un programme scolaire, face au mur que lui opposent élèves et enseignants. Elle nous fait partager la douleur de ces confrontations stériles qui s’achèvent par un « discours ministériel » (concocté à partir de divers discours de Najat Vallaud-Belkacem, assortis d’extrapolations finement intégrées) hallucinant d’aveuglement… La sincérité du verbe, l’évidente blessure, affleurent, mais le tout, malgré une recherche de variété, jonglant entre les supports, textes projetés sur écran, dits en voix off, séquences filmées, théâtre d’objet, tentative naturaliste, en un remarquable seule en scène, semble rester en deçà, oubliant au passage le jeu des émotions, ainsi que celui de l’analyse. Le « discours ministériel » aurait gagné à être redéployé dans la dramaturgie, ceux des professeurs contextualisés (ici, ils ne sont qu’hautains et abjects d’inhumanité). L’esquisse attend de devenir pièce.

Polices ! de Sonia Chiambretto choisit de reprendre en les triturant articles, voix cueillies dans la rue et textes officiels de la Police, depuis ses costumes à ses formations et ses actions, en un long texte porté à deux voix (celle de l’auteure et celle de Sofiane Benacer). Les formules se répondent, les échos se forment en un style qui se teinte d’humour parfois, mais tient surtout de la litanie répétitive, ostinato, jusqu’à oublier parfois le sens, et ne garder que l’intonation, l’intention… La dénonciation des violences policières prend d’ailleurs un relief particulier avec les évènements qui ont marqué les derniers mois. Une espèce de gratuité de l’acte s’impose, loin de son contexte, en une sorte d’innocence qui met tout à plat et sur le même niveau les différents pays, les différentes manifestations, les différentes circonstances. Images brutes extraites du réel, qui perdent leur signification première, hors de tout contexte, de toute échelle, de toute mise en perspective… Le réel se perd alors dans ce kaléidoscope qui livre des fragments, mais ne scrute rien. Là encore, le propos qui ne manque pas de force, aurait gagné à effectuer le pas de côté qui le rendrait vraiment littéraire…

MARYVONNE COLOMBANI
Février 2020

La Soirée Récits du réel a été donnée le 12 février au Théâtre Vitez, Aix-en-Provence.

Photographie : Du-Nord-au-sud-Wilma-Levy © D.R.

Théâtre Antoine Vitez
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13100 Aix-en-Provence
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