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Le premier long métrage de Leyla Bouzid, la jeunesse tunisienne entre une dictature finissante et les prémices d'une Révolution

Dernier été

• 12 octobre 2015 •
Le premier long métrage de Leyla Bouzid, la jeunesse tunisienne entre une dictature finissante et les prémices d'une Révolution - Zibeline

Les Rencontres Film Femmes Méditerranée nous ont offert un bien joli cadeau ce lundi 12  oct en projetant en primeur, au cinéma Le Prado, le premier long-métrage de Leyla Bouzid : À peine j’ouvre les yeux. Prix du public et prix Label Europa Cinémas à la 72è Mostra, Bayard d’or au festival de Namur, prix du public, du jury et de l’interprétation féminine à Saint-Jean de Luz, le film distribué par Shellac, attendu en salle le 23 décembre n’en finit plus de collectionner les récompenses.

Tunis by night. Été 2010, quelques mois avant la révolution. Étreinte cadrée serrée. Nocturne rouge et doré. De jeunes gens boivent de la bière, dansent, s’aiment. Farah appartient à la classe moyenne, urbaine et éduquée. Elle a 18 ans et chante dans un groupe de rock des textes engagés écrits par Borhène, son amoureux.

On pourrait croire à une grande liberté des corps et de la parole. La musique, le désir s’imposent à l’écran, à fleur de peau et de chant. Malgré, à peine entraperçue, la fatigue d’un vieil homme dans le bus. Malgré, saisis à la volée parmi les spectateurs, des regards effrayés ou réprobateurs. Comme partout, une mère s’inquiète à la maison de la rentrée tardive de sa fille trop libre. Comme partout, une mention au bac et l’orientation vers les «sérieuses» études de médecine pour un avenir formaté mais rassurant combleraient la famille.

Mais cette normalité va se révéler d’apparence car dans une dictature, celle de Ben Ali ou toute autre, rien ne peut vraiment être normal. Leila Bouzid saisit l’ atmosphère délétère des derniers mois du régime à travers l’initiation à la réalité de la tonique, radieuse, sensuelle, belle et rebelle Farah, inconsciente du danger qu’elle court et dont un ancien amour de sa mère devenu sbire du pouvoir, la protège un temps. Progression dramatique jalonnée par les chants subversifs contre ceux qui ont «des dents en or et ne laissent au peuple que ses gencives». L’étau se resserre peu à peu sur Farah et son groupe : avertissements, censure, interdiction. Et la caméra du copain-manager, omniprésente, devient soudain un regard policier intrusif, menaçant. La réalisatrice reste au plus près de ses personnages : des jeunes musiciens, du père aimant qui travaille loin du foyer parce qu’il n’est pas encarté au Parti présidentiel mais surtout du trio féminin du foyer. L’explosive Farah aux traits encore enfants, sa mère Hayet dont on devine qu’elle a dû renoncer à ses espoirs, la femme de ménage africaine rieuse, espionne et complice des frasques de la jeune fille. Une des séquences les plus bouleversantes met en scène Hayet qui, pour tirer Farah de la prostration où l’a plongée l’intervention musclée des policiers, lui ré-apprend à chanter comme elle a dû autrefois lui apprendre à marcher.

Que peuvent la musique et les mots contre l’oppression ? Apparemment beaucoup si on considère les efforts du pouvoir pour museler artistes, blogueurs, journalistes. «A peine j’ouvre les yeux…»: le titre du film cite les paroles d’une des chansons interprétées par Farah. C’est l’éveil de la jeunesse tunisienne dans un printemps fragile. Le R-éveil d’une mère après un long sommeil. La phrase, incomplète, laisse place  au souvenir des rêves brisés de la génération précédente comme aux rêves d’avenir de la génération présente.

Elise PADOVANI
Octobre 2015

Ecouter l’interview de Leyla Bouzid sur WRZ ici

Photo (c) Shellac


Cinéma le Prado
36 Avenue du Prado
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