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Je ne reverrai plus le monde, textes de prison d'Ahmet Altan, aux éditions Actes Sud

Depuis la prison turque

Je ne reverrai plus le monde, textes de prison d'Ahmet Altan, aux éditions Actes Sud - Zibeline

Ahmet Altan est une figure du journalisme turc. Il est aussi un immense écrivain dont les deux romans, traduits en 2000 et en 2008 chez Actes Sud, font comprendre la Turquie d’aujourd’hui en remontant au début du XXe siècle avant la (contre) révolution et le génocide arménien. Aujourd’hui, à l’heure du massacre des Kurdes, ces pages résonnent avec une étrange actualité. Aujourd’hui, à l’heure où Ahmet Altan vit depuis plus de trois ans en prison, Je ne reverrai plus le monde est un témoignage remarquablement écrit, poignant, des conséquences intimes de l’arbitraire politique, et de la dictature d’Erdogan.

Les 19 textes qui composent ces Textes de prison ont été écrits dans les geôles turques. Après le putsch manqué de 2016, le rédacteur en chef du principal journal d’opposition attendait chaque nuit son arrestation, avait préparé ses affaires, une ficelle en guise de ceinture, des habits simples. Dès ces premières pages on le suit pas à pas : car si le témoignage politique est précieux c’est surtout la subtilité de l’analyse intime qui nous happe et nous fait pénétrer avec lui dans l’horreur de l’enfermement, ses peurs, ses renoncements, ses rituels aussi, étroits mais salvateurs.

Courage qui le surprend lui-même quand, dans le fourgon qui l’emmène en prison, il parvient à ironiser, bravache. Terreur de sa première nuit enfermé dans une infirmerie désaffectée, privé de toute notion du temps. Renoncement discret mais déchirant à l’amour de sa femme, à l’idée même de la revoir. Ne pas penser à ce que l’on a perdu, inventer de nouveaux découpages du temps réglés sur la course du soleil qui passe. Et écrire, dès qu’on peut.

Le jugement condamnant Ahmet Altan à perpétuité a été cassé cet été mais il est toujours, après plus de trois ans, détenu, en attente d’un nouveau jugement. À 70 ans. Son frère, condamné pour les mêmes motifs, vient d’être libéré.

Il est essentiel de maintenir la pression internationale pour que le titre de ce livre soit exceptionnellement démenti.

AGNÈS FRESCHEL
Octobre 2019

Je ne reverrai plus le monde. Textes de prison Ahmet Altan, traduit du turc par Julien Lapeyre de Cabanes
Actes Sud, 18,50 €