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Musiques apéritives de haute volée au festival de Salon

Délices de midi

Musiques apéritives de haute volée au festival de Salon - Zibeline

Le Festival international de musique de chambre de Salon a l’originalité de proposer outre ses soirées, des moments musicaux relativement brefs, sans rappels, à l’heure de midi, dans le cadre intime de la chapelle de l’abbaye de Sainte-Croix.

Les capacités sonores du piano forte signé Julius Blüthner de Leipzig conviennent idéalement au lieu, et autorisent le jeu nuancé et subtil des instrumentistes du festival.

Les trois B

On pouvait ainsi entendre en soliste le 1er prix  2005 du Concours International Johannes Brahms, Geoffroy Couteau. Contrairement aux idées reçues, le jeune interprète ne s’est pas mis au piano à 16 ans, mais c’est à cet âge que sa vocation se décida. Le déclic ? Brahms, auteur central de son programme, entre les deux « autres B », Johann Sebastian Bach et Ludwig van Beethoven en un délicieux parcours chronologique. D’abord, le pianiste s’attachait à la « musique de danse qui n’était déjà plus faite pour danser » de la 5ème Suite française BWV 816 de Bach. Jeu  délié, élégant, précis, que l’on retrouve dans l’interprétation fluide de l’Intermezzo n°1 opus 117 de Brahms, délicat monologue qu’introduit en exergue une vieille balade écossaise Lady Anne Bothwell’s Laments. Douceur songeuse empreinte d’ombres… L’inquiétude transparaît en filigrane, s’enlace à la mélodie. Élégiaque lyrisme. Y répondait la Sonate opus 111 de Beethoven, dont c’est la dernière œuvre pour piano. La puissance suggestive de cette pièce en deux mouvements eut des échos dans la littérature, Thomas Mann l’évoque dans Le Docteur Faustus, et la considère comme un « adieu à la sonate », tant elle est dense, véritable synthèse des formes musicales, sonate, fugue, variation. Sa complexité rythmique souligne les méandres de la pensée philosophique qui la sous-tend. La quête d’une permanence de la sérénité passe par une écriture contrapuntique, se livre à des trilles et des arpèges finement enchâssés. Le jeune pianiste sait rendre en un jeu à la fois profond et aérien les mouvements de l’âme, et offre une interprétation bouleversante des œuvres abordées.

Pourtant, l’artiste n’était pas familier du piano-forte (cordes droites, clavier réduit, sonorités en principe moins amples…). Il expliquait après le concert « il faut accepter ce qui sort de l’instrument, s’y adapter… pour la conception musicale d’une œuvre, on a toujours un idéal et l’essentiel du travail réside dans le chemin à accomplir afin que cet idéal soit perceptible… comment faire exister un texte qui est en soi sans le trahir ? Il y a obligation de s’adapter, il faut faire « copain-copain » avec le piano !». Il remerciait aussi de ses conseils le facteur-accordeur de pianos, Sietse Kok, venu spécialement pour le festival. « Il fallait que je change ma façon de jouer, pas ma manière, mais par exemple que je sois assis plus bas, afin de faire sonner l’instrument, de mettre la sourdine pour Bach… « Tout est mécanique dans la relation entre le piano et le corps, ils sont en contact direct », pour citer l’accordeur ! ». « Il y a une sorte de chimie entre l’accordeur et le pianiste, sourit Sietse Kok, et jamais d’absolu, tout est toujours dans l’instant ». Et quels instants !

Histoires de cordes

Est-ce en raison de la quatrième corde (non frappée, mais vibrant en sympathie) que Julius Blüthner adjoignit aux groupes des trois aigus (1873, système dit « aliquote »), que les pièces romantiques trouvent un tel velouté dans la petite chapelle de l’abbaye de Sainte-Croix ? Les deux premières Sonates pour violon et piano de Brahms y trouvèrent un écrin de rêve, interprétées par la violoniste Natalia Lomeiko et le pianiste Éric Le Sage. Délicatesse de la Sonate n° 1 en sol majeur opus 78 surnommée parfois Regensonate/ Sonate de la pluie, écho souligné par le flux des doubles-croches du dernier mouvement et de poèmes de Klaus Groth (Regenlied, Chanson de la pluie). Respirations, élans, où lumière et mélancolie contemplative se conjuguent. Poésie sublime que poursuit la Sonate n°2 en la majeur opus 100. Les deux artistes dialoguent, entrelacent les thèmes, alternent vivacité et douceur, les mélodies vaporeuses se fondent dans la moiteur de l’été. Mirages d’harmonie… serait-ce là que Proust entendait la fameuse petite phrase de Vinteuil ? Temps perdu, retrouvé… vécu, intensément !

MARYVONNE COLOMBANI
Août 2018

Concerts donnés les 31 juillet et 2 août, abbaye de Sainte-Croix, dans le cadre du Festival international de musique de chambre de Salon (26ème édition)

Photographies : Festival de Salon, abbaye de Sainte Croix, Geoffroy Couteau, Natalia Lomeiko et Éric Le Sage © X-D.R