Critique: Les derniers rendez-vous de midi à l’abbaye de Sainte-Croix sous le signe de Bach
Journal Zibeline - bannière pub Journal Zibeline - bannière pub Journal Zibeline - bannière pub
Vu par Zibeline

Les derniers rendez-vous de midi à l’abbaye de Sainte-Croix sous le signe de Bach

Délices de midi, suite

Les derniers rendez-vous de midi à l’abbaye de Sainte-Croix sous le signe de Bach  - Zibeline

Sonnantes sonates !

Trois pièces de Bach permettaient d’entendre en formation chambriste Daishin Kashimoto (violon), Zvi Plesser (violoncelle), Emmanuel Pahud (flûte), François Meyer (hautbois), Leonardo García Alarcόn (clavecin). Les musiciens complices, potaches, servent les œuvres avec vivacité et intelligence, donnant à comprendre jusqu’aux moindres nuances. Dans la Sonate BWV 1039 pour flûte, hautbois, violoncelle et clavecin, les vents répondent aux cordes pincées ou frottées, le violoncelle confondant parfois sa ligne mélodique avec celle de la main droite du clavecin, tandis que la flûte offre de délicats duos avec le hautbois. Passant au trio  avec la Sonate BWV 527 (Flûte, violoncelle, clavecin), l’architecture et les alliances se transforment, le violoncelle reprend sa liberté, la flûte se fait oiseau et le clavecin orchestre, conjuguant les multiples lignes mélodiques à l’instar d’un orgue. Enfin, l’Offrande Musicale BWV 1079 (flûte, violon, violoncelle, clavecin) déclinait ses canons, ses contrepoints, ses six voix, après une introduction remarquablement illustrée et commentée par Leonardo García Alarcόn. Rien de la naissance de l’œuvre ne nous est dissimulé, depuis les talents de flûtiste du roi Frédéric II de Prusse dont Carl Philipp Emanuel était le kapellmeister, à la visite que rendit Jean-Sébastien Bach à son fils, du thème soumis par le roi et sa demande d’improvisation à six voix sur le thème proposé. Bach n’aurait pu improviser « que » sur  trois voix, mais, revenu chez lui, aurait composé le célèbre Ricercare (L’Offrande Musicale) qu’il enverra au roi avec en épigraphe Regis Jussu Cantio Et Relique Canonica Arte Resoluta (à la demande du roi, le chant et le reste résolus selon l’art canonique)… Finesse interprétative, rigueur de métronome et variations subtiles des registres…Royal !

Feuilleté gourmand

Moment d’anthologie que ce midi-là, dans l’écrin de la chapelle romane de l’abbaye de Sainte-Croix, lors des rendez-vous du Festival International de musique de chambre de Provence ! Emmanuel Pahud, seul en scène, offrait un feuilleté musical capable de rassasier les plus exigeants des gourmets. Alternant pièces contemporaines et œuvres de Bach, le soliste rendait perceptibles les filiations, les échos… Tout semble déjà contenu dans la musique du Cantor de Leipzig, de l’émotion à la construction cérébrale et rigoureuse, du travail sur les contrastes, le souffle, à celui des élans et des contrepoints, de l’écriture chorale à l’enchâssement des motifs… Bach danse, Allemande, Courante, Sarabande, Bourrée Anglaise, douceur expressive, grâce, mouvements des corps rêvés par les inflexions des mélodies, un pas, un entrechat, un pied qui marque la mesure… et en regard, les compositions contemporaines, virtuoses, injouables : acrobatique Sequenza I  de Luciano Berio, trilles invraisemblables, sons monodiques dont le jeu éblouissant en fait entendre d’autres, rendant la flûte instrument polyphonique ; ligne mélodique en épure de O Haupt voll Blut und Wunden d’après le choral de Bach de Luca Lombardi, avec sa mélancolie profonde, son accession à une sérénité où la note s’efface devant le souffle humain, respiration première ; velours pétrarquisant de Scrivo in Vento d’Elliott Carter, créé le jour du 678ème anniversaire (20 juillet 1191) du poète amoureux de la Belle Laure de Noves (épouse du marquis de Sade), entre inspiration apollinienne et dionysiaque, équilibre rigoureux et folies ardentes, douceurs et stridence de cris d’oiseaux ; prodigieux Voice de Toru Takemisu, qui semble vouloir aller jusqu’au bout des capacités de la flûte, en une adresse à l’invisible où la voix, très percussive, et la musique se mêlent étonnamment, doublées d’un sentiment d’urgence, soutenu par de claires injonctions « qui que tu sois, parle ! » ; instrument et corps retrouvent encore leur matérialité avec Density 21,5 (nom donné au morceau dédié au musicien Georges Barrère qui évoque ainsi la densité du platine de sa flûte, 21,5 grammes par centimètre cube) d’Edgard Varèse, la flûte devient percussion, tube, clés, tout est sonore, propre à produire des effets, en un langage qui use de toutes les possibilités de l’instrument.
Dernier concert de midi du festival… la tradition de ne pas offrir de bis est rompue. Comment se résoudre à partir ! Généreux, Emmanuel Pahud multiplie les retours, là, les enfants jouent, ici, l’eau courante d’une pièce de Debussy (« au moins une pièce par jour est nécessaire en cette année anniversaire ! » sourit le soliste), dernière note tenue ad libitum que prolonge encore le silence… avant l’ovation, debout du public.

MARYVONNE COLOMBANI
Août 2018

Concerts donnés les 7 et 8 août, dans les cadre du Festival International de musique de chambre de Provence à l’Abbaye de Sainte-Croix, Salon

Photographies :
Concert du 7 août© Aurélien Gaillard
Pahud © Peter Adamik- EMI-Classics