La misère du monde de Pierre Bourdieu adaptée sur les planches

Déjouer les catastrophesVu par Zibeline

La misère du monde de Pierre Bourdieu adaptée sur les planches - Zibeline

« Ne pas déplorer, ne pas détester, ne pas rire, mais comprendre ». En adaptant La misère du monde sur les planches, la Cie Courir à la catastrophe fait sienne cette maxime de Spinoza qui ouvre le livre de Pierre Bourdieu. Publié en 1993, cet ouvrage sociologique de référence donnait la parole à des interlocuteurs très divers pour tenter de percer les mécanismes du déterminisme social. Sa méthode : « se mettre à la place de celui qui parle et essayer de voir le monde à partir de son point de vue ». C’est dire si la démarche reste essentielle. Considérant l’ouvrage comme un réel acte politique, Alice Vannier le met en scène à sa sortie de l’ENSATT en 2017. Une dizaine d’entretiens prennent vie sur le plateau : déconsidération à l’école, harcèlement professionnel, parole donnée aux exclus -SDF, immigrés, anciens relégués à la maison de retraite… L’idée dévoile vite sa pertinence. En rendant au langage son oralité première -relatée à la virgule près dans les entretiens retranscrits par souci d’exactitude, mais dont les hésitations, redondances ou bafouillages entravent parfois la lecture-, les propos regagnent en vie et en fluidité. Sobre, la scénographie intègre un rétroprojecteur, quelques tables et une poignée de feuilles volantes. Le décor mobile, le changement à vue des comédiens, passant du statut d’intervieweur à interviewé, rappellent que nous sommes au théâtre. Les doutes révélés des sociologues -« comment rendre publique une confession privée sans la trahir » ?- font écho à ceux des artistes, nés au début des années 90, à l’époque-même où les entretiens ont été réalisés. À la manière d’un Milo Rau, le contrat passé avec le spectateur est assumé, et permet au collectif de reposer avec sincérité la question de l’utilité du théâtre au XXIe siècle. « Ne pas faire un théâtre qui nous éloigne de la vie mais qui nous y plonge pleinement, cherche sans arrêt, s’essaye à démonter les mécanismes pour comprendre un peu mieux qui nous sommes et ce que nous faisons. » Mission réussie : En réalités est un spectacle nécessaire, d’utilité publique.

JULIE BORDENAVE
Novembre 2019

Photo ©Luc Jacquin

En réalités se jouait le 9 novembre au Théâtre NoNo, Marseille

Théâtre Nono
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