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Deux journalistes de Zibeline sont allés au Festival Avec le temps 2019 : retours croisés

Défilé musical de pépites dans l’air du temps

Deux journalistes de Zibeline sont allés au Festival Avec le temps 2019 : retours croisés - Zibeline

Au Festival Avec le temps 2019, il y a eu la pop survoltée et provocante de Thérapie Taxi, la chanson électro flegmatique et décalée de Flavien Berger, de bonnes surprises du côté de la nouvelle scène québécoise avec Paupière ou encore Lydia Képinski. Mais aussi une soirée rap qu’il vaut mieux vite oublier alors que les propositions de qualité ne manquent pas. Puis il y a nos coups de cœurs !


Ni claire, ni sombre

C’est clairement victorieuse que Clara Luciani revient sur la scène du festival où elle était passée, plus confidentiellement, lors de l’édition 2018. Auréolée d’une Révélation scène aux dernières Victoires de la musique, plébiscitée pour son album Sainte Victoire sorti il y a un an long format porté par le morceau-étendard La Grenade, la Martégale (qui a grandi à Septèmes-les-Vallons) se présente radieuse devant une salle complète et qui semble déjà comblée. Pantalon noir taille haute, chemise blanche à paillettes, sous sa frange, Clara se meut avec son groupe devant un grand rideau à motifs Belle époque, orné de fleurs et de grenades. Bon goût. Ambiance rock héroïque, matinée d’électro sous influence de ses producteurs (The Shoes/Revolver), elle scande ses messages ambigus et subliminaux, dépassant le simple sentimentalisme des sujets amoureux, matière instable qui reste plus longuement ancrée dans la mémoire. Avec sa belle voix grave basculant volontiers dans les aigus en falsetto, elle assène, à la fois fragile et impérieuse, On ne meurt pas d’amour, basse et voix en avant façon new wave. Mais il y a aussi l’efficacité pop sixties du refrain de Monstre d’amour. Décrite à ses débuts comme inspirée par Françoise Hardy (sûrement pour sa coiffure mais pas beaucoup plus), on l’identifie mieux sous le signe d’une Barbara, pour les phrasés parfois fuyants, ou par la force de caractère d’une Sanson (dont elle reprend Bahia, en le dédicaçant à maman présente dans la salle). Mais quel est donc le secret de Clara Luciani ? Dans le beau Mon Ombre elle chante « Mon drame c’est mon ombre », mais nous ne la voyons, en dépit de son nom, ni claire ni sombre. Il nous manquera juste un soupçon de relâchement pour atteindre la grâce qu’elle saura trouver aux derniers moments du concert en chantant une (très belle) adaptation en français du Blue Jean de Lana Del Rey. Mais soyons magnanimes, c’est allé très vite pour la jeune femme de 26 ans, laissons-lui le temps !

HERVÉ LUCIEN

Clara Luciani s’est produite le 13 mars à l’Espace Julien, Marseille


Suzane, tornade d’Avignon

Un mardi, premier jour de festival, dans la froide immensité d’un Silo loin d’être plein, précédant la tête d’affiche de la soirée, une rouquine la coupe au carré provoque un séisme. Son nom : Suzane. Emprunté à sa grand-mère. Pas sa garde-robe, plutôt sortie d’une série de science-fiction des années 60. Son style, c’est sans doute elle qui le définit le mieux : chanson à texte sur fond d’électro. En tous les cas, une pépite de la nouvelle scène française, remarquée l’an dernier grâce à des titres comme L’Insatisfait et La Flemme. Les autres sont tout aussi vivifiants. Des histoires du quotidien qu’elle a emmagasinées du temps où elle était serveuse et mises en paroles avec des mots simples, utilisés subtilement, à la musicalité percutante. Pas étonnant lorsqu’on écoutait plus jeune Piaf, Brel ou Renaud. À des années lumières en revanche de ses compositions électro minimaliste, d’une efficace redoutable. Les comparaisons sont pesantes pour un artiste mais dans son cas elles sautent au visage : Suzane pourrait se revendiquer autant de Stromae que de Christine and the Queens. Car la danse occupe une place centrale dans son expression scénique (et dans ses clips aussi). Loin du classique qu’elle a pratiqué pendant quinze ans, son style est déstructuré, ses mouvements saccadés, jouant parfois aux pantins désarticulés. Petite fierté assumée : Suzane est de chez nous, originaire d’Avignon. Et il est fort à parier qu’on n’a pas fini d’en entendre parler.

LUDOVIC TOMAS

Suzane s’est produite le 12 mars, entre Sein et Thérapie Taxi, au Silo, Marseille


Belin et seulement lui

On l’attendait ce concert de Bertrand Belin à Marseille ! Il fallut qu’on allât à Fos vers 2010 au moment de son sublime album Hypernuit pour écouter son répertoire « minimaliste » avec déjà ses fidèles complices Tatiana Mladenovitch (batterie, chœurs) et Thibault Frisoni (basse), toujours présents à ses côtés aujourd’hui. Puis on dut gagner l’Akwaba à Châteauneuf-de-Gadagne lors de Cap Waller (2015) pour constater l’ampleur prise par ce rocker de chemin de traverses, tenant à bout de bras des mondes vacillants. Avec son nouvel album Persona, où il a à nouveau revêtu son masque iconoclaste, il n’est jamais allé aussi loin. Comme sur disque, le concert du Merlan (plein comme un œuf) commence avec Bec, qui résume à lui seul l’art incongru du flegmatique Breton. La nouveauté ? Un arrière-plan plus synthétique avec deux sets de claviers (tenus par Jean-Baptiste Julien mais aussi Thibault et Tatiana) qui glacent à merveille l’univers de guitares habituel. Glissé Redressé, De corps et d’esprit, Choses Nouvelles sont plus fêlées encore que ce qu’on a écouté de lui, son Grand Duc rappelle le Bashung déglingos de Play Blessures… Bertrand Belin exerce à plein la possibilité d’énoncer des mots inattendus pour étonner plus que de raison. Cela passe par une divagation de la langue au risque de l’incompréhension (le comble étant l’halluciné Camarade). Sur la scène musicale française, Belin, et seulement lui, parvient à générer des émotions si paradoxales. D’autant plus quand il se lance, dans son blazer étriqué aux épaules, dans ce qu’il faut bien appeler des « sketches » en interludes. Le plus jubilatoire restera une parodie de discours présidentiel délirant (et inachevé). Pour équilibrer cette folie douce permanente, le crooner singulier sait aussi s’épanouir dans l’onde claire de Peggy (Parcs), Bronze (Persona) ou des versions réarrangées de Y en a-t-il (qui se termine en joyeux tropicalisme) ou, enfin, une version ultra dépouillée de La Chaleur. Nous laissant, tous, inconditionnels.

HERVÉ LUCIEN

Bertrand Belin s’est produit le 14 mars au Théâtre du Merlan, Marseille


Terrenoire, lumineuse fraternité

Raphaël et Théo Herrerias sont d’une beauté magnétique. Leur travail aussi. Sur scène, quand l’aîné chante face à son cadet aux machines et au chœur, se dégage une fusion troublante, pouvant créer l’illusion d’une gémellité. Les aigus du second répondent à la voix d’une suavité brute et sensuelle du premier. Leur nom : Terrenoire. C’est aussi celui du quartier ouvrier de leur enfance, à Saint-Étienne, auquel ils inventent un futur transposé dans un monde chimérique, le « Black paradiso », dont la quête constitue le chemin philosophique et artistique, tel le fil conducteur narratif de leur odyssée musicale. De leur histoire familiale et sociale marquée par la désolation d’un territoire au passé minier et industriel, ils construisent un univers narratif singulier, à la fois sombre, rugueux, mystique et mélancolique. Les frangins bouclés, pas encore trentenaires et que six ans séparent, scandent et se meuvent avec des moments de fulgurance. De leur charisme terrien (accru par un choix vestimentaire loin des revues de mode), que souligne une mise en lumière les éclairant à peine, éclot une ambiance cinématographique où l’errance nocturne relève d’un mysticisme quasi-lynchéen. De déclaration d’amour en invitation à l’utopie, la poésie métaphorique des textes épouse les nappes électro envoûtantes. Les émotions de l’enfance croisent la brutalité complexe de l’époque. Un style qu’ils qualifient eux-mêmes de « chanson poignante électronique » dont chaque titre est le chapitre différent d’un parcours extatique. Irrésistible.

LUDOVIC TOMAS

Terrenoire s’est produit le 15 mars au Makeda, Marseille

Mars 2019

Photo : Terrenoire c The Bad Habits Production