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L'éloge de la Folie au Toursky ou le bien-fondé des utopies

Défense et illustration

L'éloge de la Folie au Toursky ou le bien-fondé des utopies - Zibeline

Le philosophe humaniste Érasme de Rotterdam dédie à son ami Thomas More, futur père de l’Utopie (1516), son Éloge de la Folie (1511), qui s’inscrit dans la lignée du genre affectionnant l’éloge paradoxal, comme celui d’Hélène de Troie (Gorgias) ou du Parasite (Lucien de Samosate). Offrande à l’amitié pour celui qui l’héberge, et jeu de mots entre le patronyme de celui qui s’opposera à Henri VIII d’Angleterre (au prix de sa vie) et le nom grec de la folie, moria. Folie saine, essentielle, plus sage que sagesse, voulue par Dieu qui « a voulu sauver le monde par la Folie », allégorie agissante qui, animée par la verve chargée de références de son auteur, vient nous convaincre de sa supériorité sur tout et tous. Porter à la scène un tel texte peut sembler tenir de la gageure. Le pari est remarquablement tenu par les deux metteurs en scène Pierre-Philippe Devaux et Serge Sarkissian, avec une mise en espace sobre, articulée autour d’une balançoire mouvante, instable comme la Folie ou les retournements des hommes. Cas d’école, il s’agit de reprendre les mots de l’humaniste du XVIème (Paul Barge), leur donner une couleur actuelle, sans trahison, les coudre avec ceux de Rabelais (Richard Martin), qui dessilla tant avec Gargantua ou Pantagruel, (gourmandises verbales, vendanges fructueuses de paroles (même gelées) et de pensées), et ceux de Louise Labé (Isabelle Gardien), et son Débat de Folie et Amour, où l’allégorie d’Érasme dispute de leurs prérogatives respectives avec Amour, et lui montre sa suprématie, usant d’une verve mordante qui, dans cette nouvelle forme théâtrale, épingle l’arbitraire non seulement de l’inégalité sociale mais aussi les effets négatifs de la domination masculine. Faire tomber les masques, entreprise paradoxale et éminemment théâtrale, cultivant le jeu infini entre les apparences et les êtres… La Folie ou Moria (Kelly Martins) mutine, vive, imprévisible, donne à voir et comprendre la réalité des faits et des hommes, dénonce, satirise, dévoile, permet de jeter les bases d’une réflexion autre, triomphe des faux-semblants, des leurres qui nous aveuglent et nous assujettissent à des autorités mensongères. Révolutionnaire cette Folie, grâce à qui Rabelais fait lever le poing ! Le fou est le seul sage. Ils sont au nombre de trois, bondissants et folâtres, nous disent à leur manière, que « le roi est nu »,  les deux premiers (Pierre Philippe Devaux, Mathieu Philippon) en acrobaties verbales, le troisième (Claude Crousier) par ses intrusions musicales, espiègles contrepoints à la clarinette (composés pour le spectacle). Ce moment de grâce, interprété avec fougue, nous rappelle le bien-fondé des utopies, folies fondatrices de sagesse !

MARYVONNE COLOMBANI
Février 2017

Spectacle donné au théâtre Toursky le 27 janvier

Photographie : L’éloge de la Folie © Jean-Luc Pycovsky


Théâtre Toursky
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