"Ni œuvres, ni archives", entre psychiatrie et colonisation, les dessins d'un patient exposés au Mucem

Dedans dehorsVu par Zibeline

• 28 février 2022⇒8 mai 2022 •

Histoire(s) de René L., la nouvelle exposition du Mucem.

Un jour où ils visitaient l’asile de Picauville, en Normandie, l’historien Philippe Artières et Béatrice Didier, directrice du centre d’art Le point du jour, ont trouvé dans un carton les dessins d’un patient, René L.. Un homme comme il y en eut tant d’autres, absolument ignorés du reste du monde. Qu’est-ce qui lui vaut l’honneur des cimaises du Mucem ? Ou plus précisément, d’une exposition, car de cimaises, il n’y en a point : les dessins sont simplement affichés au mur, en une frise placée assez haut. Manière délibérée de « ne pas les présenter comme des œuvres, ni comme des archives », expliquent les co-commissaires.

Leur objectif étant plutôt d’entrer, à travers eux, dans une « hétérotopie », ce concept foucaldien d’un lieu réel, institutionnel, clos, fonctionnant en apparence de manière autonome. Une hétérotopie « contrariée », parce que la psychiatrie a été, au fil des décennies, considérablement remise en cause. Le paradoxe est piquant : pour y entrer, Philippe Artières et Béatrice Didier ont utilisé la vison qu’un interné avait du reste de la société. Que perçoit-on de l’extérieur quand on a été maintenu en institution psychiatrique quasiment toute sa vie d’adulte ? René L. a dessiné, dans un ordonnancement impeccable qui devait le rassurer, des plans, alignements de portes, fenêtres, tables ou chaises. Un désir de logistique adressé, par exemple, au président François Mitterrand à qui il écrivait des lettres. Parmi ses thèmes de prédilection, des fruits, bateaux, poissons, oiseaux ou papillons parfaitement symétriques, soigneusement coloriés. Une fascination, aussi, pour les Jeux olympiques, dont il a dû suivre à la télévision la couverture lors des épreuves d’hiver, à Grenoble, en 1968.

Histoire dans l’histoire

Le duo de commissaires, habitués à travailler ensemble, s’est intéressé au contexte dans lequel est né cet homme, la grande Histoire qui sous-tend son existence. René L. (1920-1993) est issu d’une famille alsacienne, arrivée en Algérie après la défaite de la France en 1870. À ceux qui refusaient de devenir Allemands, on proposait alors des terres dans l’Oranais. Interné à 23 ans pour schizophrénie, il sera rapatrié un an après l’Indépendance de l’Algérie, en 1963. Non réclamé par les siens, il aura vécu cerné de blouses blanches, passant de l’hôpital psychiatrique colonial de Blida-Joinville à celui de Picauville.

« Nous avons effectué des recherches généalogiques comme s’il s’agissait d’un membre de notre famille », explique Béatrice Didier, et choisi de présenter l’exposition sans vitrines, sous forme de tables, des plaques tectoniques » dans lesquelles il aurait été embarqué. Pour le visiteur, il est instructif de percevoir ce que pouvait être le quotidien sous la colonisation, la façon dont le corps médical considérait l’aliénation, à travers images d’archives, pages manuscrites de L’histoire de la folie de Michel Foucault, plan directeur d’Alger par Le Corbusier, attention à l’infra-ordinaire inspirée du Georges Perec de La vie mode d’emploi, réflexions de Frantz Fanon. Ce dernier a sans doute côtoyé René L. : il démissionna de son poste de médecin-chef à Blida-Joinville en 1956, estimant que sa place était moins dans un hôpital participant de l’oppression coloniale qu’aux côtés de combattants algériens…

Comme toujours dans les choix du Mucem, musée de société, ce sont les ponctuations des expositions par des œuvres d’art qui mettent puissamment en relief les contenus. Ici, particulièrement, une statue de bronze réalisée par Germaine Richier à la même époque : son Coureur émacié mais déterminé pourrait aussi bien tourner en rond dans un stade, cette autre hétérotopie, que s’échapper vers la liberté.

GAËLLE CLOAREC
Février 2022

Histoire(s) de René L.
jusqu’au 8 mai
Mucem, Marseille

À lire :
Histoire(s) de René L., Hétérotopies contrariées
Philippe Artières
Manuella Éditions / Mucem, 19 €

Illustrations :  Dessin René L. deuxième moitié XXE siècle © Collection particulière -c- DR et Coureur – Germaine Richier vers 1955, Centre national des arts plastiques, Paris