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Vu par Zibeline

Le "sauvage" exhibé, leçon d'histoire au Mucem

Déconstruire le discours sur le sauvage

Le

Le rappeur Abd Al Malik a grandi à Strasbourg dans une « banlieue chaude », où « des curieux venaient observer la cité en bus, sans descendre, à travers les vitres ». C’est avec une émotion particulière qu’il est venu présenter au Mucem le film Sauvages, au cœur des zoos humains, dont il a enregistré la voix off. Un long métrage couvrant la période 1820-1940, durant laquelle l’Occident colonisateur exhiba des personnes arrachées à leur pays, en commercialisant leur « exotisme ». Selon Pascal Blanchard, historien co-auteur du documentaire avec le réalisateur Bruno Victor-Pujebet, 35 000 indiens, aborigènes, ou encore pygmées -mais aussi bretons ou irlandais- ont alors été exposés aux regards de plus d’un milliard de visiteurs. « On devenait raciste sans le savoir, en allant pique-niquer au Jardin d’Acclimatation. »

Difficile à cette époque de remettre en question une vision du monde basée sur la hiérarchie entre les races, validée par le discours scientifique, orchestrée par le pouvoir et les élites. Le rouleau compresseur de la « civilisation » s’est ainsi servi d’une vitrine populaire pour mettre en scène le sauvage, afin de légitimer son exploitation, son oppression, voire son extermination. Impossible de ne pas penser au nouveau président du Brésil, Jair Bolsonaro, qui poursuit dans cette voie et s’apprête à faire main basse sur les territoires autochtones dans la forêt amazonienne, pour les « rentabiliser ». C’est l’urgence de tirer des leçons du passé face à ces méthodes toujours d’actualité qui a poussé Abd Al Malik a participer au projet. La prise de conscience que ce discours construit, fait de mépris et de rejet, intériorisé par les concernés eux-mêmes, peut être déconstruit, le conduit à employer le mot de « guérison ». Un processus salvateur qui opère lorsque les êtres humains sont mis face à leur histoire : si les artistes et les historiens n’avaient pas fait ressurgir les archives concernant les zoos humains, nous y aurions beaucoup perdu en lucidité, donc en capacité à changer les choses. « Pourquoi n’ai-je pas vu ces images avant, s’est demandé Bruno Victor-Pujebet en les découvrant, pourquoi ne me les a-t-on pas montrées à l’école ? »

GAËLLE CLOAREC
Février 2019

Le film Sauvages, au cœur des zoos humains (2018), a été projeté le 1er février au Mucem, Marseille, dans le cadre des journées « Sortir de l’oubli ».

Photo : Bruno Victor-Pujebet, Pascal Blanchard, Abd Al Malik-c-G.C.