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Le Hors Pistes de Karwan pour le Mucem, truculent jeu à base « d’ethnologie intuitive »

De vitrines en roubines, sur les pas de George-Henri Rivière

Le Hors Pistes de Karwan pour le Mucem, truculent jeu à base « d’ethnologie intuitive » - Zibeline

Au départ du Mucem, de chanceux visiteurs ont effectué une balade plurisensorielle en Camargue, guidés par un binôme d’artistes à la fantaisie contagieuse, sur les traces du grand muséologue.

On peut le penser, Georges Henri Rivière, père de la muséographie contemporaine, serait heureux de constater combien l’exposition qui lui est consacrée au Mucem est propice à une vertigineuse mise en abyme. Non seulement car elle met en scène une partie des collections du Musée des Arts et Traditions Populaires, qu’il créa en 1937 à Paris, et dont le Mucem est dépositaire depuis 2013. Mais aussi car pour l’occasion, Karwan a inauguré son premier Hors Pistes, atypique prototype de tourisme culturel proposant à un groupe de visiteurs une échappée hors les murs. Rendez-vous fut donné le 15 décembre à 9h au Mucem, pour une visite de l’exposition commentée par ses commissaires, Germain Viatte et Marie-Charlotte Calafat. L’occasion de faire connaissance avec ce « magicien des vitrines », et d’éprouver, anecdotes à l’appui, l’incroyable modernité dont il fit preuve dès les années 30 : désacraliser l’acte muséal en y faisant entrer les objets du quotidien, se faire ethnologue en son propre pays, imaginer une muséographie narrative, en quête du beau et de l’harmonie.

En fin d’exposition, des bêlements insistants appelaient le troupeau de visiteurs au rassemblement. Devant la vitrine exposant l’intérieur d’un buron, une chanteuse interprète a capella un chant traditionnel de l’Aubrac. Léger basculement vers une autre réalité, place au Hors pistes ! Une spectatrice infiltrée ose benoitement avancer que cette cocotte en terre cuite, témoignage d’une tradition culinaire camarguaise, devrait être rendue à son terroir d’origine, non ? Impulsées par la comédienne Anne Corté et l’envoûtante chanteuse Marion Rampal, ces micro-perturbations artistiques parsemèrent la journée. Ni une ni deux, le commissaire lui-même libéra l’objet dans un espiègle geste émancipateur, et en route vers la Camargue !

Dans le bus menant les visiteurs à destination, entre sansouïre et rizières, la bien-nommée Revue roulante rendait un pétillant hommage au muséologue, dandy des Années Folles, et un clin d’œil taquin à la collection hétéroclite des ATP. Un truculent jeu à base « d’ethnologie intuitive » proposait de deviner la fonction d’objets incongrus – combinaison de flottaison pour chien, pelle à fabriquer des boules de neige… Drolatique inventaire des inventions les plus farfelues de la société de consommation, ponctué de la Complainte du progrès de Boris Vian, que Levi-Strauss, paraît-il, aimait à siffler sous la douche ! Après une halte gourmande dans un restaurant local – tellines à l’aïoli, joue de taureau, tubes de Joséphine Baker en dessert – place à une sieste itinérante et musicale en wolof et occitan, jusqu’au point d’arrivée, le Musée de Camargue, fondé en 1978 sous la houlette de GHR (lire encadré).

À l’heure où la réalité virtuelle ne cesse de grignoter du terrain, saluons l’habileté de ce poétique Hors Pistes, qui tisse de manière concrète un imaginaire entre les territoires et un pont entre les pratiques. Passer de la théorie à la découverte empirique, outrepasser le cadre de la vitrine pour aller goûter, écouter, ressentir, les deux pieds ancrés dans le sol, tout en alliant rigueur et fantaisie : autant de fondamentaux chers à GHR, figure tutélaire idéale pour un tel prototype, que l’on espère voir se décliner ultérieurement sur une nouvelle thématique.

Le Mas du Rousty

Le Mas du Rousty, siège administratif du Parc naturel régional de Camargue, héberge le Musée de Camargue depuis 40 ans. Une déclinaison concrète de l’action de GHR, puisque ce dernier participa à la mise en place des Parcs naturels régionaux et des écomusées dès les années 70, comme nous le rappelèrent Jean-Claude Duclos, fondateur du musée et Estelle Rouquette, son actuelle conservatrice. Lieu d’exposition bien vivant, ce musée constitue aussi un lieu de convivialité dans une zone de faible densité : soirées thématiques, ethno bistrot avec associations locales… Rénovée en 2013, son exposition permanente, ludique et lumineuse, s’articule autour des principes pensés par GHR, via vitrines interactives, objets traditionnels et projections vidéo, dans l’intérieur tamisé d’une bergerie réaménagée. En cours de construction : une extension, pensée par l’architecte Philippe Donjerkovic, accueillera notamment des expositions temporaires à partir du printemps 2019. Le musée est aussi le point de départ du Sentier découverte, un parcours aménagé de 3,5km à travers la diversité des paysages de Camargue, faisant saillir le lien entre homme et nature : marais, roselières, canaux, rizières, cabane de Gardian… Sans oublier bien sûr de précieux points d’observation de la riche avifaune locale, émaillés d’œuvres artistiques, telle la structure Horizons de Kawamata qui accueille le visiteur. Une balade enchanteresse et sereine, d’une durée d’1h30, à effectuer en toutes saisons.

Infos pratiques

Musée de la Camargue, Parc naturel régional de Camargue
Mas du pont de Rousty – RD 570 13200 Arles
04 90 97 10 82

Horaires : octobre à mars, 10h-12h30 et 13h-17h ; avril à septembre, 9h-12h30 et 13h-17h. Fermé les 25/12, 01/01, 01/05 et tous les we du mois de janvier.

Tarifs : 3-5 €
Sentier découverte : en accès libre, 7j/7.

JULIE BORDENAVE
Décembre 2018

Photos : Hors Pistes © Vincent Lucas et Marais © Parc Naturel Régional de Camargue