Trois livres se lovent dans les villages, un pas de côté loin d’être de tout repos

De si jolis villagesLu par Zibeline

Trois livres se lovent dans les villages, un pas de côté loin d’être de tout repos - Zibeline

Depuis le premier confinement, nombreux sont les citadins qui rêvent de campagne, d’air pur, d’endroits isolés où couler des jours plus heureux… Ah, les joies simples de la nature et de l’existence villageoise ! Trois ouvrages récemment parus situent justement leur intrigue dans des villages. Deux fictions, un récit, trois manières d’emprunter les chemins de traverse… et de dévoiler les dessous de communes rurales pas toujours si charmantes.

Une maison abandonnée

Anne V. Münch place son dernier roman, Danser nue sous les étoiles, sous l’égide de Reiner Maria Rilke. C’est dire la dimension poétique de cette brève et déchirante « fiction alsacienne », sur laquelle flottent aussi quelques airs de Schubert. C’est l’automne. La narratrice, Anna, revient dans une propriété isolée où elle a connu « des jours de joie et de soleil » ; la demeure semble avoir été abandonnée à la hâte. Seule reste, dans le pré, la statue d’un ange souriant. Et la sombre forêt vosgienne. Et l’étang. La nature a repris ses droits. Le Wildnis à nouveau. Des gens pourtant ont vécu là, un couple d’étrangers qui avaient choisi ce lieu pour y construire leur maison, y écrire en paix, y jouir de la vie, des paysages, des fêtes qu’ils organisaient, pendant lesquelles on nageait nu dans l’étang, on dansait nu sous les étoiles. C’est grâce à ces gens-là qu’Anna, alors adolescente, a pu se défaire de la gangue villageoise. Mais comment croire qu’une telle liberté soit acceptée par les villageois voisins ? Tolérée un temps tout au plus. Car l’Alsace est un pays de traditions…

Ce récit court et poignant touche à plus d’un titre. Il est d’abord un splendide hommage à la nature sauvage, à la forêt et aux paysages alsaciens. Si Anne V. Münch vit et enseigne aujourd’hui à Marseille, elle garde un profond attachement à sa région natale, dont elle excelle à rendre le romantisme échevelé. Mais de cette région, des petits villages en bordure de forêt, elle dit également les silences complices, les violences cachées (ou pas), l’intolérance et la xénophobie viscérales, que l’on dissimule « derrière les rideaux soigneusement tirés, […] les fenêtres ornées de géraniums […] les jardins rigoureusement bêchés », où « on élève un mur de propreté sur la saleté indicible ». Elle condamne aussi sans appel le machisme ambiant et les violences faites aux femmes. Des femmes qu’on n’hésite pas à faire interner lorsqu’elles semblent trop libres, trop puissantes. La chasse aux sorcières n’est décidément pas révolue partout.

Les restes d’un village

Avec Luc Bronner, c’est dans les Hautes-Alpes qu’on part en balade, et plus précisément dans une vallée « au milieu de nulle part, hors du monde », la vallée de Chaudun, qu’il connaît bien pour l’avoir arpentée depuis l’enfance. Son récit documentaire retrace l’histoire de ce hameau que ses habitants décidèrent de vendre à la fin du XIXème siècle. « J’ai voulu soulever les pierres, faire le récit d’un huis clos, d’un monde qui vacille, puis qui s’effondre sur lui-même […] L’histoire d’un désastre écologique et humain, d’un suicide collectif et d’une étonnante résurrection. » Chaudun, la montagne blessée est « le résultat d’une longue enquête personnelle ». Tous les faits consignés sont authentiques… ce qui n’empêche ni l’imagination, ni la poésie de s’inviter dans cette évocation empathique d’un village qui n’eut d’autre issue que la disparition. Félicie Marin constitue le fil rouge de ce récit vibrant d’humanité. « Félicie Marin, morte le 30 avril 1877, à l’âge de 17 ans ». Dans le cimetière où « là, mieux qu’ailleurs […] se comprennent les sociétés », sa pierre tombale est la seule qui subsiste. Bronner imagine l’existence, puis la fin de cette adolescente, la vie de sa famille ; les trop fréquentes morts prématurées, dans cette vallée aux hivers rudes, aux étés brûlants. S’appuyant sur des actes de décès, d’anciennes photographies, des brèves de journaux de l’époque, des registres municipaux, des lettres, bref sur de multiples documents d’archives longuement compulsés, Luc Bronner imagine la vie de ces « déshérités de la nature », une vie devenue tellement difficile que les villageois se sont résignés à vendre leur hameau à l’État. Certains ont émigré en Amérique, d’autres ont trouvé à travailler dans les vallées voisines. Ils sont partis. L’État a alors engagé une grande campagne de reboisement de la vallée. Des millions d’arbres plantés dans ces lieux où la nature sauvage est redevenue souveraine. Aujourd’hui Chaudun fait le bonheur des randonneurs et des botanistes. Le loup y est revenu ; toutes sortes d’oiseaux également. Bronner n’a pas la nostalgie du Chaudun de jadis. Mais il juge important de se souvenir qu’un jour des hommes ont vécu là, même si la montagne ne garde plus que d’infimes traces des blessures qu’ils lui ont infligées.

Le village des apparences

Malabre, le village que met en scène Marc Trillard dans Fantaisie villageoise, est tout sauf mort, lui. Et tellement normal en apparence. Un village sans histoires, avec son boulanger, son épicerie, ses quelques petits commerces et ses habitants qui se connaissent tous. C’est l’été. La nature exulte dans cette région rurale du Sud-Ouest. Les travaux des champs battent leur plein. Jeanne Ambarel vient de s’installer. Elle prend la suite du médecin généraliste du canton, non remplacé depuis sa mort quelques années plus tôt. Très vite, elle se rend compte que quelque chose ne tourne pas rond dans ce petit village pimpant. Pourquoi personne ne vient-il à ses consultations ? Pourquoi semble-t-il n’y avoir aucun décès à Malabre ? Pourquoi n’y a-t-il pas de monument aux morts ? Pourquoi n’y fête-t-on pas le 14 juillet ? Pourquoi y suit-on chaque année le même rituel, une grande marche de deux jours autour du canton ? À toutes ces questions, et à d’autres encore, l’esprit rationnel de Jeanne exige des réponses… qu’elle obtiendra à force d’obstination. Elle découvrira alors les dessous de l’histoire, ce qui tient prisonniers les gens de ce canton. Croyances, superstitions d’un autre âge sont au cœur de ce court roman qui se dévore mais laisse planer le doute… et comme une sourde angoisse.

FRED ROBERT
Décembre 2020

Anne V. Münch
Danser nue sous les étoiles
éditions Persée, 11 €

Luc Bronner
Chaudun la montagne blessée
éditions du Seuil, 17 €

Marc Trillard
Fantaisie villageoise
éditions Le mot et le reste, 15 €