Lieux Publics distille émotions et folie dans l'espace commun

De retour dans la rue, enfin !Vu par Zibeline

Lieux Publics distille émotions et folie dans l'espace commun  - Zibeline

Mi-septembre, Lieux Publics a enfin réinvesti nos espaces communs, pour mieux y panacher les émotions. Direction les quartiers Nord, Saint-Henri puis l’Estaque

Il est une tradition qui rencontre tout traditionnellement les arts de la rue ces derniers temps : celui des vide-greniers. Tandis que Stéphane Filloque présente sa Vie de grenier (accueilli par le passé à la Cité des arts de la rue) la compagnie Opus, historique s’il en est, propose avec Le grand débarras ces grandes formes chamarrées dont ses comédiens –Pascal Rome en tête- ont le secret. Bric-à-brac, morceaux de vies épars et tentatives d’attirer le chaland constituent un écrin naturel pour ces bonimenteurs devant l’éternel, qui aiment à investir les rites populaires (à l’instar de leur savoureuse Veillée, création 2014 au coin du feu) pour mieux y distiller leur grain de folie. Au débarcadère de la navette maritime de l’Estaque, les spectateurs -convoqués ou de passage- étaient conviés ces premiers soirs automnaux pour arpenter un vide-grenier plus vrai que nature. Où l’on devait s’y prendre à deux fois pour dissocier la fantaisie de la réalité… Car pour cette création, les comédiens se mêlent aux vrais vendeurs locaux ; les habitants font donc spectacle, de part et d’autre du stand. Toute une soirée durant, c’est un panel d’activités variées qui fut proposé au public : faire des bonnes affaires, se désaltérer à la buvette, mais aussi se régaler devant le stand foireux qui nous fera gondoler… Telles ces stèles funéraires fantaisistes à l’humour très noir (« tu l’as bien cherché »), quelques collections kitschissimes, ou encore cet homme enthousiaste nous dévoilant les plans de sa maison à venir… Pour s’achever sur un final très émouvant, comme seul en a le secret la compagnie : une échappée vers les étoiles au sens strict, servi par un excellent jeu d’acteurs à hauteur d’homme -et d’enfant en l’occurrence pour cette fois- qui pourrait bien nous offrir la Lune, pour peu qu’on y croit avec eux… Du réjouissant théâtre de rue, comme il nous en a tant manqué sur les routes des festivals cet été !

 


Autrement qu’ainsi
© Yann Lheureux

 

Une semaine auparavant, c’était le danseur Yann Lheureux qui investissait une impasse du quartier Saint-Henri, à une poignée de mètres du cinéma l’Alhambra, pour y présenter une étape de sa prochaine création. Travaillé en résidence dans des Ehpad du territoire du grand Pic Saint-Loup (34), Autrement qu’ainsi traite, avec poésie, de la maladie d’Alzheimer. Le chorégraphe a pioché dans sa propre histoire familiale -le mal atteint sa mère depuis 7 ans- et s’est nourri de son immersion auprès de divers acteurs (corps médical, accompagnants, neurologues, sociologues, soignants et soignés…). Dans cette impasse symbolique s’égrainaient les souvenirs, en même temps que des lambeaux de photos arrachés de portraits familiaux, comme autant de strates de vie éparpillées. Face au ciel, ou bien dos au mur, le corps parfois disloqué du danseur répondait au texte et à la musique, pour mieux évoquer cette altérité, faisant office de nouvelle identité, qu’il découvre chez sa mère. La discussion post spectacle fut riche. Si certains spectateurs déploraient un peu le manque d’âpreté dans l’approche du sujet, d’autres louaient l’utilisation de l’environnement « brisé, mais recomposé » ; une spectatrice évoquait joliment « la légèreté qui s’empare d’un esprit allégé de ses tourments, quasi céleste »… L’artiste quant à lui assumait de fuir le pathos, pour davantage s’intéresser au devenir des malades -à ce qu’ils peuvent nous dire, à leur insu, d’un rapport au temps réinventé, autant parfois que de leur rupture avec toute bienséance… Ces malades qui « n’ont pas besoin de courtiser », selon les mots de Christian Bobin. Les échanges révélaient aussi d’intéressantes infos : ainsi, à Montpellier, signataire dès 2019 de la charte « ville aidante Alzheimer » -un protocole impliquant jusqu’à ses commerçants dans l’accompagnement des malades-, les entrées en Ehpad sont plus tardives qu’ailleurs. Une habile manière de faire agora autour d’un sujet de société brûlant. 

JULIE BORDENAVE
Octobre 2020 

Autrement qu’ainsi jouait les 11 & 12 septembre devant le cinéma l’Alhambra, Marseille

Le grand débarras jouait les 19 & 20 septembre à l’Espace Mistral de l’Estaque, Marseille

Photo : Le Grand Débarras, OpUS © Kalimba.M