Une sixième journée en époustouflantes variations au Festival international de musique de chambre de Provence

De « papa Haydn » à la jeune créationVu par Zibeline

Une sixième journée en époustouflantes variations au Festival international de musique de chambre de Provence - Zibeline

Le Festival international de musique de chambre de Provence multiplie les concerts : plus de quarante solistes de stature internationale se sont portés volontaires pour avoir le bonheur de jouer lors de ces journées si particulières, où les artistes se retrouvent pour le plaisir de partager la scène, de retrouver un public fidèle, des lieux, une atmosphère, une convivialité, et ce, sans percevoir de cachet… juste goûter une ébauche de vacances, avec des amis, lors de ce rendez-vous annuel qui prend des allures de retrouvailles familiales. L’une des nombreux bénévoles qui depuis le début s’investissent dans cette merveilleuse manifestation, sourit en s’adressant au flûtiste Emmanuel Pahud : « nous vous avons vu grandir, depuis votre venue, tout frais émoulus du conservatoire, bardés de prix, puis vos mariages, vos enfants… l’an prochain, cela fera trente ans »… Ce trentenaire fait d’ailleurs frémir les organisateurs : pour les vingt ans, le festival était passé à vingt concerts alors qu’il n’en présentait que dix… Trente pour les trente ans ??? Quelle gageure !!!

Petit détour par l’église Saint-Michel

On entre par la porte sur le côté afin de profiter de l’ombrage des parapluies colorés qui dansent sur le ciel de la rue salonaise. Église comble : deux créations françaises au programme et des interprètes aussi prestigieux qu’Emmanuel Pahud, Maja Avramovic (violon) et Gilbert Audin (basson)… la foule se presse !

Les quatre Trios de Londres de Joseph Haydn (pensés tels des divertimentos qui séduisirent le Baron d’Aston et son épouse, dit-on) entrelacent leurs phrases classiques aux créations contemporaines, l’écoute s’en trouvant approfondie en un voyage où les siècles s’arpentent avec délectation. Le premier passage, Trio de Londres Hob IV, 1 en do majeur, ramasse en trois mouvements tout l’art du compositeur gentiment pastiché sur le programme qui s’inspire malicieusement du portrait peint par Thomas Hardy en 1792. L’équilibre quasi mozartien de l’allegro moderato offre une véritable tresse que nattent les trois instruments avec une élégante sobriété, avant la palpitation frémissante du Finale (annoté « vivace »). L’éloquence du quatrième Trio en sol majeur, noue en un unique mouvement un spirituel art de la joie, tandis que les variations du deuxième trio ont la beauté de l’évidence se font espiègles, semblent ancrer dans un temps immobile la fugacité des choses. Enfin, et il clôt le concert, le Trio de Londres n° 3 en sol majeur dont l’allegro final sera bissé prend un tour primesautier, et si une certaine gravité affleure, elle est vite emportée par un rythme joyeux qui la relègue au loin.

Emmanuel Pahud et sa compagne dans la vie comme sur la scène, Maja Avramovic, s’attachaient à la création française de Mantra-Metamorphosen pour flûte et violon de Henning Kraggerud. Composée initialement pour deux violons et créée au Scandinavia Chamber Music Festival à Oxford en 2019, l’œuvre du musicien norvégien (partenaire régulier d’Emmanuel Pahud, il jouait cette œuvre avec lui il y a peu en Allemagne et en Italie) est empreinte d’une délicate mélancolie. Le violon amorce la première phrase, suivi par la flûte. En chiasme, ce sera la flûte qui proposera après un silence scellant la fin de cette élégante et nostalgique rêverie, le début de la conclusion, repris en écho par le violon. La complicité unissant les deux interprètes accorde sans doute une tendresse inaccoutumée à cette pièce.

Écrite pour Emmanuel Pahud (et à sa demande), Memento Emmanuaile pour flûte seule par Éric Montalbetti, l’œuvre est composée à partir de son concerto Memento vivere composé en hommage au sculpteur Antoine Poncet dont la sculpture Ailiotrope accompagna l’artiste durant la composition de son concerto. Taillée sur mesure, la partition pour flûte sculpte le son, luxuriante, grandiose, bouleversante : envols d’oiseaux, bourdonnements d’insectes, phrases en épure, jaillissements soudains, bouillonnements somptueux où l’on entend plusieurs notes à la fois, notes tenues au-delà du vraisemblable, liant d’impossibles écarts… un monde se crée là, dans son invention foisonnante, avant de se réduire au simple souffle, source première et créatrice.

L’acoustique de l’église Saint-Michel parfaite pour de telles formations chambriste offrait un cadre idéal au déploiement des envolées du trio du jour !

MARYVONNE COLOMBANI
Août 2021

Concert donné le 3 août en l’église Saint-Michel de Salon-de-Provence dans le cadre du Festival international de musique de chambre de Provence.

Photographie : Maja Avramovic, Emmanuel Pahud, Gilbert Audin © Jael Travere