SALON. Le quatrième jour du Festival de Musique de Chambre de Provence s'est décliné en trois concerts de haute-volée !

De midi à minuit !Vu par Zibeline

• 30 juillet 2016 •
SALON. Le quatrième jour du Festival de Musique de Chambre de Provence s'est décliné en trois concerts de haute-volée ! - Zibeline

On ne présente plus Emmanuel Pahud ! Première flûte de l’Orchestre Philharmonique de Berlin (depuis l’âge de 22 ans!) il a joué partout avec les plus grands musiciens : il est effectivement, comme le promet l’affiche de Salon 2016, Festival de Musique de Chambre de Provence, l’un des « meilleurs solistes au monde »… Et il donne quasiment un concert privé, le 30 juillet à midi, pour une petite centaine de personnes dans l’étroite chapelle de l’Abbaye de Sainte-Croix dominant la plaine salonaise (on peut y déjeuner, bénéficiant d’un panorama unique!). Ce nouveau lieu pour le festival permet à des ténors de la musique de chambre de se produire en solo et duo (encore le 2 août en compagnie d’Emmanuel Pahud & Eric Le Sage et le 4 août avec Frank Braley).

41a4e332-0b03-4b2d-b5f3-57b82b263d60Dans une ambiance certes « chaleureuse », mais éprouvante pour le souffle, Emmanuel Pahud attaque la Sonate en la mineur de Carl Philipp Emanuel Bach. Il fait d’emblée ressortir la base harmonique, points d’appuis sensibles de la longue guirlande mélodique qui s’installe tendrement et s’envole, vibrante, sous la voûte romane. Tout un héritage d’écriture du paternel qu’on retrouve dans la Partita BWV 1013 jouée en fin de programme et magnifiée par le Franco-Suisse ! Entre ces deux monuments pour flûte seule, le musicien explore l’héritage baroque des basses obstinées, cycliques, sur les seize antiques mesures des Folies d’Espagne, signées pour le coup Marin Marais. Des variations en chaînes, si bien qu’on en perd le nombre, pétillantes d’ornements qui enivrent l’assistance, hypnotisée par l’élégance enchanteresse du funambule instrument… En bis ? Du bonheur ! Syrinx de Debussy : un cadeau ! On se souviendra de la dernière gamme par tons , descendante, suave, en bout de souffle, et de l’ultime tonique en suspension, jouée pianissimo, à la frontière du silence, decrescendo, d’une longueur… indéfinissable. Rare !

Prodigieuse jeunesse !

La nouvelle étoile montante des quatuors français, dans la lignée des Ébène, Modigliani, Zaïde… coqueluche des médias que les salles de concerts s’arrachent, se produit pour la première fois à Salon, pour le 10ème récital du Festival de Musique de Chambre de Provence, le 30 juillet à 18h à l’Église Saint-Michel. Dès les premières mesures du Quatuor n°1 op.13 de Mendelssohn, les jeunes musiens du Quatuor Arod affichent une puissance expressive toute de tension et de retenue, d’unité et simplicité dans les chorals, énergie virtuose dans les Vivace ou Presto, et des couleurs, sublimes… Jordan Victoria est un 1er violon stratosphérique au visage d’angelot, ses trois compères se placent dans son sillage en nébuleuse galactique : Alexandre Vu au 2nd violon, Corentin Apparailly à l’alto et le marseillais Samy Rachid au violoncelle. Les Fugues ont des parfums baroques quand les coups de butoir romantiques possèdent une force toute beethovénienne. Élégance et profondeur, jeunesse et clarté, ce quatuor-là semble avoir tout saisi de la langue du jeune Mendelssohn. Leur interprétation fait sensation !Quatuor Arod(c) Verena Chen

Bouleversant l’ordre du programme les Arod fuient la sécurité et jouent en seconde partie le Quatuor n°1 de Ligeti. Mais pour ces jeunes, l’opus composé dans les années 1950 est bien.. « du siècle dernier » ! Les glissandos et agrégats dissonants, cavalcades rythmiques, valses dégingandées, temps étales aux mélodies serpentines, cris et crissements, pizz Bartok (impressionnant dans l’acoustique réverbérante !), jeux « sul tasto » ou  « ponticello », nuages d’harmoniques… sont pour eux de la grammaire classique. Ils la dépassent pour en révéler la force expressive !

Temps étales !

Ma mère l’Oye à quatre mains ; Ravel et ses couleurs tendrement naïves ! Deux musiciens complices croisent leur doigt en ouverture du programme du 30 juillet à 21h sur les hauteurs de l’Empéri et sa cour Renaissance au château salonais, place historique du Festival de Musique de Chambre de Provence : Eric Le Sage et Roger Muraro. On retrouve le Messiaenique interprète pour le Quatuor de la fin du temps, chef d’œuvre du 20ème siècle, entre les fureurs des trompettes divines et une toile étale, démesurée, figurant l’Éternité. La clarinette de Paul Meyer joue avec les limites : la rupture n’est pas loin dans les pianissimi chuchotés et les suraigus criés à saturation. Le violoncelle de Raphaël Perraud chante sa plainte vibrante, à s’essouffler sur un clavier-poumon exhalant de statuaires accords… D’un geste unitaire, sur une pulsation furieusement bancale, les quatre, à l’unisson, lancent leur colérique appel avant qu’apaisé le chant du violon de Daishin Kashimoto ne s’égare dans l’extrême aigu vers des cieux radieux… Bouleversant !

On retrouve en seconde partie le Quatuor Arod qui triomphait quelques heures auparavant. C’est à Beethoven et son 15ème Quatuor op.132 qu’il s’attaque ce coup-ci. Le début est un peu tendu car le challenge est de taille avec les derniers opus, hors-normes, du « grand sourd ». Il faudra attendre le 3ème mouvement et ses couleurs diaphanes pour que leur interprétation fasse mouche. Elle révèle à la fois l’ancrage de la partition dans un contrepoint ancien et son modernisme coloriste, harmonique… Sa lenteur et sa retenue, ses itérations et son temps étale ne sont pas sans rappeler l’idée d’Éternité développée chez Messiaen quelques minutes auparavant. Preuve d’une affiche bien pensée.. comme celles qui courent encore jusqu’au 6 août pour une douzaine de concerts à vivre… de midi à minuit !

JACQUES FRESCHEL
Juillet 2016

SALON. Festival International de Musique de Chambre de Provence jusqu’au 6 août.

https://festival-salon.fr

Photos Marie-Anne Baillon

Quatuor Arod © Vera Chen