Angelin Preljocaj à la Criée

De l’organique au désincarnéVu par Zibeline

La Criée a donné l’occasion de voir deux chorégraphies d’Angelin Preljocaj. Helikopter, créé en 2001, est une courte pièce de 35 mn, sur la musique étonnante et tonitruante de Stockhausen interprétée par la quatuor Arditi dans quatre hélicoptères en vol. Le son monte dans la salle qui entre dans l’obscurité. Des effets de lumière (Holger Förterer, pour une scénographie virtuose) tracent au sol l’illusion de pales d’hélico tournant à toute vitesse, puis dessineront au cours de la pièce des figures rectilignes, carrées, circulaires. Six corps, trois femmes et trois hommes vont occuper l’espace du plateau, affirmant leur droit à la vie malgré le fracas des moteurs et les stridences des cordes, impactant les signes sur le sol, tournant au gré des pales, leur résistant. Avec une douce détermination. Et quand le silence revient enfin après l’épreuve, une femme danse encore, persistant jusqu’à l’effacement.

Puis c’est Eldorado (2007). La scénographie et les costumes transparents ornés de broderies fleuries (Nicole Tran Ba Vang) sont d’un ocre pâle, uni, marbré comme des temples antiques. Sur douze  stèles les douze danseurs, debout, reposent. Deux femmes se détachent dans le silence, dansant très lentement, déroulant le geste jusqu’au bout des doigts, dans des équilibres évolutifs époustouflants de stabilité. Puis la musique, toujours Stockhausen, débute : Sonntags-Abschied est une partition pour cinq chœurs transposée pour électronique. Totalement désincarnée, mais gardant en elle la trace d’une humanité comme vaincue, désagrégée. Les danseurs, souvent en couples, mettent l’accent sur une sorte de gémellité, parfois mixte, toujours tiède. Ils esquissent les déhanchements de l’accouplement avec une application sans plaisir. Ils évoluent en couples, en lignes, en groupe, dans une partition fuguée extrêmement virtuose, fascinante d’abstraction. Cet Eldorado désincarné, sans sensation ni émotion, est un étrange paradis aseptisé, décérébré même, où les corps parfaits évoluent en valse lente dans un mouvement perpétuel, mais sans vie.

CHRIS BOURGUE

Novembre 2012

 

Ces spectacles ont été dansés les 8, 9 et 10 nov

La Criée
30 Quai Rive Neuve
13007 Marseille
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