L'Ours d'or de la 71e Berlinale pour une comédie roumaine au vitriol, Bad Luck Banging or Loony Porn

De l’or roumain à BerlinVu par Zibeline

L'Ours d'or de la 71e Berlinale pour une comédie roumaine au vitriol, Bad Luck Banging or Loony Porn - Zibeline

Fellation, sodomie, chevauchée joyeuse et gémissante en chambre, jouissance. Kitch des couleurs assumé. Et en cut, un carton rose orné des arabesques chères au cinéma muet, affichant, sur du Bobby Lapointe, espiègle et endiablé : Part 1.

Le film roumain Bad Luck Banging or Loony Porn de Radu Jude, qui vient d’obtenir l’Ours d’or à la 71e Berlinale, débute fort !

Ce qui suivra ce préambule olé olé, sera plus sage mais pas moins pornographique. Une pornographie qui ne se situe plus dans des jeux sexuels consentis – et on l’apprendra plus tard, conjugaux- somme toute, bien innocents, mais partout, en gros et en détail, dans une société, consumériste, individualiste, élitiste, machiste, raciste.

Un film « sauvage, intelligent, enfantin, géométral et vibrant », ont commenté les membres du jury, ayant tous obtenu le trophée berlinois dans les éditions précédentes.

Emi (Katia Pascariu) enseigne dans un lycée privé prisé et sélectif. Sa vie professionnelle bascule quand une vidéo intime, tournée chez elle avec son mari, fuite sur le net, et devient virale, relayée par ses élèves, leurs parents outrés, ses collègues et l’administration embarrassés. Ironie du sort, au service involontaire d’un film qui démasque les travers de notre monde, le tournage ayant eu lieu au temps de la Covid, tous les acteurs jouent masqués. La dénonciation en trois temps se sert de formes cinématographiques diverses et bouscule les attentes.

Premier temps, la longue déambulation d’Emi, en tailleur jupe gris très sage, téléphone à l’oreille se débattant pour neutraliser la diffusion de la sextape. Rues bruyantes, sales, où se multiplient les incivilités. Supermarchés où triomphent la vulgarité et l’absence d’empathie. Façades lépreuses et lézardées : métaphoriques. Là, un mannequin sans bras, abandonné sur le trottoir, loin d’une jambe aperçue plus tôt : allégorique.

Deuxième temps annoncé par le même carton rose qu’au début sur le même Bobby Lapointe irrévérencieux : un montage nerveux, foisonnant où se côtoient archives de guerre et actualités, le pacte germano-soviétique et le Palais de Ceausescu devenu spot touristique, des objets de plastique charriés par les fleuves et des femmes nues prostituées par la publicité, le dos d’un enfant battu et l’art des Vanités. Le rappel d’un mythe de l’autodestruction aussi : le bouclier d’Athéna contre Méduse. La laideur renvoyée à la laideur.

Enfin, troisième temps de cette démonstration, intitulé Sitcom : un pseudo procès ( souvenir des parodiques procès staliniens ?) organisé par les parents d’élèves et la directrice dans la cour du Lycée (mesures sanitaires obligent). Emi est assise face à ses « juges », hypocrites et sourds et le jeune réalisateur roumain qui n’a peur de rien, en fait une scène de comédie satirique, acidulée comme un bonbon, pour préparer un surprenant final, furieux et -pour en revenir au point de départ, jouissif !

ELISE PADOVANI
Mars 2021

Photo © Silviu Ghetie / Micro Film 2021