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Le Sillon de Valérie Manteau

De l’intranquillité des colombes

Le Sillon de Valérie Manteau - Zibeline

Le Sillon, de Valérie Manteau, échappe à toute classification franche. Roman, par l’autofiction construite avec un double de l’auteure, qui arpente Istanbul, s’installe sur la rive asiatique du Bosphore pour rejoindre son amant, hante les cafés, se teinte les doigts de henné, fait du yoga, longe les prisons dans lesquelles près de 150 journalistes sont détenus, le livre prend des allures de reportage documentaire qui s’intéresse autant aux gens de la rue qu’au milieu de l’intelligentsia progressiste. Se dessine un portrait actuel de la ville d’Istanbul d’une singulière vérité. L’entrelacement des genres, superbement mené, accorde une vraisemblance troublante à ce texte dont la respiration est celle de la vie même. On suit les pérégrinations de la narratrice, d’une rive à l’autre du Bosphore, on s’indigne avec elle du climat de terreur instauré par le président Erdogan dans un pays « pris en tenailles par l’intégrisme et la dictature ». Un lien se tisse entre la France des attentats et ceux perpétrés en Turquie… La protagoniste s’intéresse au journaliste d’origine arménienne Hrant Dink, abattu en 2007 d’une balle dans le dos, devant les locaux de son hebdo, Agos, « le sillon » en français. Le titre, hommage, renvoie aussi aux paroles de La Marseillaise, aux multiples traversées de la ville, entre Orient et Occident, dans une écriture nourrie de fragments, de personnages, de fragrances, de retours en arrière, parole qui herse le réel, cherche à comprendre, s’abreuve de lectures, prend le rythme d’une chanson de Bashung, s’évade en poésie avec Wajdi Mouawad… À l’intime se mêle la maturation d’un ouvrage consacré à Dink, défenseur des droits de l’homme, partisan d’un État arménien, on assiste aux recherches de la jeune femme, collation de documents, journaux, interviews, témoignages… Le dernier éditorial de Hrant Dink, « Le cœur intranquille des colombes », soulignait son inquiétude et rappelait sa condamnation pour avoir parlé de « poison turc dans l’identité arménienne »… Un livre d’amour passionné dédié à la Turquie aux voix multiples.

MARYVONNE COLOMBANI
Octobre 2018

Le Sillon Valérie Manteau
éditions du Tripode, 17 €