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Vu par Zibeline

Le cinéma d’Eisenstein croise la musique de Vadim Sher et d’Alvaro Bello Bodenhöfer à La Criée

De l’insurrection populaire

Le cinéma d’Eisenstein croise la musique de Vadim Sher et d’Alvaro Bello Bodenhöfer à La Criée - Zibeline

Le premier film d’Eisenstein, La Grève, inspiré de l’endiguement tsariste d’une grande grève de 1905, a été réalisé en 1924, et a connu une date de sortie très proche de son deuxième opus, Le Cuirassé Potemkine. Si ce deuxième long-métrage a connu une postérité plus importante, La Grève fait montre elle aussi une inventivité formelle prodigieuse, à laquelle se greffe intelligemment la musique élaborée par Vadim Sher et Alvaro Bello Bodenhöfer. Exécutée par les deux musiciens sur un coin de la scène, cette partition s’avère très inventive, dans sa façon d’anticiper les montées et baisses de tension, et surtout de coller au réel – un bruit de clochette ou les harmonies d’un orgue de barbarie ou d’un accordéon – ou lorsqu’elle s’adonne au figuralisme – les roulements de tambour collent aux rouages de l’usine, une descente de gamme imite une descente d’escalier … On se surprend souvent à décoller les yeux de l’écran pour observer les changements d’instruments : Vadim Sher exploite tous les possibles du piano et de l’orgue Farfisa, quand Alvaro Bello Bodenhöfer épaissit constamment le dispositif à coup de guitare électrique, de guitare synthé et de percussions. Et quand la sauvagerie des images cède la place à l’horreur pure, le silence se fait, parfois. Notamment lors de la scène de la chute de l’enfant, seul personnage à avoir fait l’objet d’un temps d’observation tranquille, attendri, du cinéaste.

Car, comme Vadim Sher le rappellera en début de représentation, le cinéma d’Eisenstein, et La Grève en particulier, n’est pas un cinéma de caractères : le personnage central du film, son objet et son cœur battant n’est rien d’autre que la masse populaire. D’où la gène, tangible, que l’on pourra ressentir lorsque le musicien comparera ces images à celles des gilets jaunes qui défilent sur BFM TV, ou illustrera dans sa musique même – avec un talent certain – l’envie prêtée à Eisenstein de « tout casser ». Comme la scène d’égorgement d’une vache, symbolisant la mise à mort du peuple, n’avait su toucher que le public bourgeois d’alors – les paysans et les ouvriers n’y voyant qu’une scène du quotidien -, une telle lecture et une telle transmission de l’œuvre pourra sembler au mieux déplacée.

SUZANNE CANESSA
Décembre 2018

Spectacle donné au théâtre de La Criée, Marseille, le 2 décembre.

Photographie : Vadim Sher ©A. Schlemmer JF Poche


La Criée
30 Quai Rive Neuve
13007 Marseille
04 91 54 70 54
http://www.theatre-lacriee.com/