Le poète du piano, Nelson Goerner, à La Roque d’Anthéron

De l’improvisation au fil des sièclesVu par Zibeline

• 16 août 2021 •
Le poète du piano, Nelson Goerner, à La Roque d’Anthéron - Zibeline

Nelson Goerner avait choisi pour ce récital un programme en trois temps, qui permettait de franchir allègrement trois siècles, débutant par Jean-Sébastien Bach, le grand défricheur, puis faisant un superbe détour par Schubert avant de terminer étrangement sans doute, mais consacrant bien le compositeur parmi les grands, ce qu’il est, sur Albéniz.

Pour les puristes de la partition, il convenait de s’abstenir, tant l’interprète, parfaitement dans son rôle de lecteur qui offre sa vision des pages abordées, apportait une vision personnelle.

Le piano livre ici la lecture des mouvements d’une âme, se libère du joug de la partition, n’est plus qu’esprit. Nelson Goerner prend le parti des grands improvisateurs qui ont nourri la musique de leurs fulgurances tout au long des siècles, renouvelant les approches, avec une liberté qui témoigne à la fois de l’esprit d’une époque et de la sensibilité propre du compositeur.

Bach dans sa Fantaisie chromatique et fugue en ré mineur opus BWV 903 devient précurseur du Romantisme, dans ses couleurs, sa virtuosité, son style improvisé, alors que les cigales lui offrent un écrin naturel. Tout devient évidence dans cette approche où l’art consommé du pianiste sait effleurer, perler, laisse parler une sensibilité qui s’évade de la matière et la sublime en esprit.

Les Quatre Impromptus opus 142 de Schubert sont joués comme jamais entre subtiles progressions harmoniques et contrastes. Ici, une simplicité quasi enfantine, là, un foisonnement bouleversant, ruptures étincelantes, valse brillante… dans ce vaste poème, toutes les nuances se conjuguent et l’auditeur suit les mouvements de cette âme qui devient aussi la sienne, en ces élans suspendus.

Le plus difficile des cahiers de la suite Ibéria d’Albéniz dont chaque cahier fut créé au rythme de la composition par la pianiste et compositrice Blanche Selva évoque la ville de Malaga puis celle de Jerez enfin avec Eritaña, nous entrons dans une auberge située hors des murs de Séville. Olivier Messiaen considérait cette œuvre comme « peut-être le chef-d’œuvre de l’écriture pour piano ». Et nous ne sommes pas loin de le suivre, tant la lecture de Nelson Goerner est puissante, ciselée dans les descriptions, emportée, fluide…

L’architecture de l’œuvre guide l’émotion, la fait naître, dans un renouveau total et bouleversant. Plus de dissonances, mais un tableau vivant qui s’anime avec poésie sous les doigts du pianiste.

Généreux, il consentira à un public enthousiaste et séduit trois rappels, le baudelairien Les sons et les parfums tournent dans l’air du soir de Debussy (Prélude n° 4), l’étude n° 6 des 12 études caractéristiques de Henselt, « Si oiseau j’étais, à toi je volerais ! » (Quelle délicate déclaration à La Roque d’Anthéron) et le sublime Nocturne n° 20 en do dièse mineur posthume de Chopin : un rêve éveillé !

MARYVONNE COLOMBANI
Août 2021

Concert donné à l’auditorium du parc de Florans, dans le cadre du Festival International de piano de La Roque d’Anthéron

Photographie © Valentine Chauvin

Ne pas oublier !
Le Festival International de piano de La Roque d’Anthéron ne s’achève pas le 15 août : le 16 à ne surtout pas rater, la journée consacrée aux personnages féminins, compositrices ou héroïnes de roman offrira de grands moments, ainsi le subtil David Kadouch proposera un programme intitulé Madame Bovary où l’on croisera entre autres pépites une Sérénade de Pauline Viardot.