Boulevard Beckett par la Compagnie KOE au Bois de l’Aune

De l’authenticité du si ou pasVu par Zibeline

Boulevard Beckett par la Compagnie KOE au Bois de l’Aune - Zibeline

Beckett ? Mais non pas l’auteur, mais le Boulevard, et pourtant un esprit où absurde et burlesque se conjuguent avec une jubilation sans faille. La pièce de la Compagnie de KOE (traduite par Martine Bom), Beckett Boulevard, est un de ces petits bijoux iconoclastes qui revigorent l’art théâtral. La volonté de bousculer les codes s’affirme d’emblée : tout commence par un « épilogue » en guise de « prologue », avec une interview à la radio, et l’ouverture programmatique « vous vous rappelez comment ça a commencé ? ».

Les micro-narrations s’enchaînent : du récit initial de la jeune auto-stoppeuse on passe à un dialogue surréaliste de l’un des acteurs, Peter, avec son miroir, puis à une séquence de course poursuite d’un western, projetée sur l’écran qui occupe une grande partie du fond de scène, sur la musique d’un morceau de Chic (groupe disco funk des années 70) et le déballage d’une chaise dans une folie de polystyrène expansé… jusqu’à ce qu’une citation s’affiche, « je tourbillonne/ de citations, / de demi-pensées, / je tressaute, / je cours derrière mes mots. / (…) suis-je moi-même ? ».

On suit les trois personnages, Nico, Peter, Natali, perdus dans les dédales d’un parking souterrain, avec ses portes « quasi identiques », et « cette impression de familiarité » fausse qui trompe la « troïka » qui use de ce prétexte pour replonger dans ses souvenirs. Succède la scène du Restaurant, les bilans de vie, la reconnaissance du serveur, ses leçons politiques, les remarques de chacun sur le théâtre, la profession de comédien… Le banal prend une dimension philosophique, les apparences et le réel se fissurent, le prosaïque adopte d’abyssales profondeurs puis, d’un retournement léger, renoue avec une loufoquerie désopilante. Les acteurs se dédoublent, avec leurs portraits mouvants projetés sur l’écran, ou se livrent au jeu d’une interview télévisée délirante… Chaque proposition se glisse dans une infinité de combinaisons où le sens se dissout avec délectation. L’obsession coprologique de l’un des personnages croise les scènes démultipliées de reconnaissance et de plongées mémorielles où tout se remodèle, s’ajuste, s’adapte, se modifie. Peter Van den Eede, Natali Broods, Nico Sturm (leurs prénoms sont ceux de leurs personnages, tant le brouillage est serré entre fiction et réel) livrent leur texte avec précision, efficacité, drôlerie et une intelligence fine qui met en évidence une subtile poétique de l’illusion.

MARYVONNE COLOMBANI
mars 2020

Beckett Boulevard a été donné les 5 et 6 mars au Théâtre du Bois de l’Aune, Aix-en-Provence

Photographie : Beckett boulevard ©koenbroos

Théâtre du Bois de l’Aune
1 Place Victor Schoelcher
13090 Aix-en-Provence
04 88 71 74 80
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