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Nos coups de cœur et nos coups de mou de la 24e édition du Festival de Marseille

De la prééminence du geste

Nos coups de cœur et nos coups de mou de la 24e édition du Festival de Marseille - Zibeline

Le geste et la parole

 

Que pouvons-nous percevoir d’une attitude physique, d’un enchaînement de gestes et de déplacements d’une personne dont on n’entend pas la parole ? A contrario, que nous dit le témoignage oral d’un être dont on ne connaît pas l’apparence physique ? Selma et Sofiane Ouissi apportent des pistes de réponse à travers Le Moindre Geste, une expérience immersive déstabilisante dans les parcours de vie d’habitantes et habitants de Marseille. Dans la grande salle de Klap, les spectateurs, casque sur les oreilles, écoutent le récit d’un homme ou d’une femme, rencontré et filmé plusieurs mois en amont par le duo de chorégraphes tunisiens. Mais sur le grand écran, face à eux, n’est pas projetée la vidéo de l’interviewé : ce sont d’autres individus qui apparaissent. Des gens ordinaires qui semblent mimer un personnage dont ils ne savent rien. Car dans une autre salle, ces performeurs amateurs actent face caméra. Eux n’ont pas le son mais seulement l’image de cette même personne dont le public est simultanément en train de découvrir l’histoire et qu’ils tentent d’incarner en imitant ses gestes. À la fin de la représentation, spectateurs et acteurs éphémères se retrouvent autour d’un verre pour réunifier les deux côtés du miroir et partager leurs émotions. Un moment unique et troublant sur la perception de l’autre.

Le Moindre Geste a été joué du 27 au 30 juin, à Klap Maison pour la danse
Photo : Le moindre geste, Selma et Sof ian Ouissi © Pierre Gondard

 

Flamenco d’un continent nouveau

Luminescence était présenté pour la première fois en France. Le spectacle d’Amir ElSaffar a reçu un accueil triomphal du public. Compositeur, trompettiste, joueur de santour et interprète, l’artiste irako-américain invite une chanteuse de flamenco (Gema Caballero), une danseuse flamenca contemporaine (Vanessa Aibar), un percussionniste (Pablo Martin Jones), une altiste et joueuse de joza (Dena ElSaffar) et un compositeur électro (Lorenzo Bianchi Hoesch) pour un projet ambitieux de croisement d’esthétiques musicales, affranchies de la notion même de tradition. Mâqam (mode musical arabe) et flamenco se prêtent naturellement à la rencontre, et l’expérience acquise par ElSaffar dans son approche transculturelle entre jazz et musique orientale donne sa force et son assise à la pièce. Les interventions subtiles aux machines contribuent à l’effacement spatio-temporel de l’œuvre, dans une alchimie qui tend vers l’universel. Chanteuse et danseuse s’investissent pour parachever l’ensemble. La voix cristalline de l’une et les transgressions chorégraphiques de l’autre nous renvoient à deux étoiles qu’il est cependant difficile d’atteindre : Rocio Marquez pour le chant et Rocio Molina pour la danse. Et il aura fallu convenir que les audaces de celles-ci sont inégalables pour ne pas se gâcher un plaisir luminescent à défaut d’être transcendant.

Luminescence a été joué les 28 et 29 juin, à la Vieille Charité
Photo : Luminescence, Amir ElSaffar © Pierre Gondard

 

Ensemble c’est tout

Très engagé dans les formes participatives diverses, le Festival de Marseille a accueilli la première en France d’Invited, de Seppe Baeyens. À la différence de Sous influence, du Sacre ou du Moindre geste qui ont nécessité une préparation, cette fois les spectateurs ne découvriront que sur le fait qu’il sont aussi performeurs. D’abord assis sur un cordon géant disposé en spirale qu’ils devront déplacer, ils vont vivre une aventure artistique commune d’une simplicité et d’une générosité réjouissantes. Les acteurs non identifiables se mêlent au public avant le début de la représentation. Démarre alors un processus d’invitation permanent à se lever, à échanger sa place, à traverser le plateau, à se mettre à courir ou à porter quelqu’un sur son dos pendant qu’un groupe de trois musiciens joue en direct. Le doute s’installe rapidement sur le rôle et le degré de complicité de chaque intervenant. Puis l’hésitation et la timidité à interagir de manière autonome s’atténue progressivement. Si la construction du récit est collective -mais cadrée-, le vécu et le ressenti est propre à chaque individu. Un exercice imposé de faire ensemble, dans lequel les barrières entre artistes et spectateurs s’effondrent sous le poids de l’égalité et de la confiance.

Invited a été joué les 28 et 29 juin à la Gare Franche
Photo : Invited, Seppe Baeyens © Danny Willems

 

Jukebox dansant

20 danseurs pour le XXe siècle n’a pas hérité des défauts de l’exposition On danse ?, conçue dans le même espace, le Mucem : Boris Charmatz, dans un rapport de proximité, d’intimité, a le souci de donner les clefs aux visiteurs.

Pendant trois heures et dans différents lieux du musée, danseurs et danseuses réinterprètent des soli qui ont marqué l’histoire de la danse néo-classique et contemporaine. De Pina Bausch à Beyoncé, de George Balanchine à William Forsythe, en passant par Merce Cunningham et Dominique Bagouet, ils décortiquent avec pédagogie les mouvements comme les intentions des chorégraphes passés à la postérité. Le répertoire ne vise pas l’objectivité. Pas plus que les interprètes qui apportent leur propre sensibilité. Loin des scènes institutionnelles et quel que soit le nombre de spectateurs, l’engagement des danseurs est total, sans enjeu ni contrainte, motivé par le seul plaisir de démocratiser. Rarement un public n’aura connu telle liberté de zapper d’un solo à un autre en direct. Cela occasionne parfois des moments d’une rare intensité émotive. Sous un soleil de plomb, Boris Charmatz, effectuant un passage de L’Après-midi d’un fauve de Vaslav Nijinski, interrompt soudainement son solo quand une personne âgée qui n’est autre que son père fait un malaise dû à la chaleur. Mai Ishiwata prend le temps de décrire le décor et de confier les consignes de la chorégraphe Carole Ikeda pour la pièce Utt. Fabrice Ramalingom, un quart d’heure avant la fermeture du Mucem, propose de jouer par la énième fois de l’après-midi et devant un seul visiteur des extraits de Set & Reset et Astral Convertible de Trisha Brown, en proposant une version lente et à la vitesse réelle. Une leçon de générosité, loin des préjugés élitistes.

20 danseurs pour le XXe siècle a été joué les 29 et 30 juin, au Mucem
Photo : 20 danseurs pour le XXe siecle, B oris Charmatz © César Vayssié

 

La revanche des salopes

Initialement intitulée Bitches (femelles, chiennes ou putes, c’est selon), la première création du Groupe Crisis a finalement pris le nom de Drames de princesses, œuvre du Prix Nobel de littérature Elfriede Jelinek, dans laquelle le collectif féminin puise sa matière textuelle. Une décision pertinente qui évite tout malentendu sur le propos féministe de la pièce. Ces comédiennes et danseuses marseillaises prennent les traits d’effigies féminines pour déconstruire les rapports de domination entre les sexes et abolir le concept de femme objet. D’un personnage de conte qui attend le prince charmant à une ancienne première dame des États-Unis restée célèbre pour avoir reçu les éclats de la cervelle de son président de mari, la mise en scène de Hayet Darwich opte pour la radicalité, visuelle et discursive. Les cinq tableaux régurgitent des éléments de la culture populaire passés au crible de l’engagement artistique. Les corps, dénudés, souillés de sang, avilis, sont autant de symboles d’une prise de conscience sur le conditionnement du regard porté sur la femme, souvent lié à sa condition sociale. La violence qui mène vers l’insoumission et l’émancipation n’a d’égal que celle qu’elles continuent de subir. Et la morbidité manifeste de la dramaturgie d’impacter sur la dimension sarcastique de l’écriture. Avec des longueurs et une intention pas toujours accessible, Drames de princesses bouscule en attendant de totalement convaincre.

Drames de princesses a été joué du 1er au 3 juillet, à la Friche la Belle de Mai
Photo : Drames de princesses, Groupe Crisis © Pierre Gondard

 

Opulence normative

Des êtres bien en chair sur des piédestaux, tels des œuvres de Botero. La comparaison s’arrête là. Si Taoufiq Izeddiou s’inspire des personnages du peintre et sculpteur colombien, il leur retire toute expression d’innocence et de naïveté, limitant leur rondeur au seul aspect physique. Botero en Orient interroge les codes de la beauté, du convenu. Sur un plateau comme dans la société. Les quatre danseurs dont le chorégraphe lui-même affrontent le monde aseptisé, conscients de leur marginalité qu’ils affichent en jouant de leurs formes. En sous-vêtements ou costumés, visages découverts ou masqués, ils transforment leur plastique en un atout. Agitant leurs kilos en trop (mais pour qui ?), percutant leurs corps gras, ils écrivent une partition musicale et chorégraphique qui en devient poétique. Et construisent et déconstruisent les murs symboliques de la normativité.

Botero en Orient a été joué les 3 et 4 juillet à Klap Maison pour la danse
Photo : Botero en Orient, Taoufiq Izeddiou © Dorothea Tuch

LUDOVIC TOMAS
Juillet 2019

 

 


Klap
Maison pour la Danse
5 rue du Petit Versailles
13003 Marseille
04 96 11 11 20
http://www.kelemenis.fr/


La Friche
41 rue Jobin
13003 Marseille
04 95 04 95 95
http://www.lafriche.org/


Mucem
Môle J4
13002 Marseille
04 84 35 13 13
mucem.org


La Vieille Charité
2 Rue de la Charité
13002 Marseille
04 91 14 58 80
http://vieille-charite-marseille.org/