La Saga de Molière par la Compagnie des Estivants au théâtre Vitez

De la fabrique du théâtreVu par Zibeline

• 13 octobre 2021⇒17 décembre 2021 •
La Saga de Molière par la Compagnie des Estivants au théâtre Vitez - Zibeline

La Cie Les Estivants, menée par Johana Giacardi, propose en début de saison La Saga de Molière inspirée de l’œuvre de Boulgakov, sans doute « sans l’expérience du biographe, ni la patience d’un historien », mais avec une inextinguible passion du théâtre.

Molière encore ? Pourtant Boulgakov, Mnouchkine, Francine Mallet, Roger Duchêne, Alfred Simon, Forestier et tant d’autres, ont écrit, analysé, décortiqué l’œuvre et la vie du dramaturge et comédien, sans compter le premier biographe, Jean-Léonor Le Gallois de Grimarest… Bref, la jeune troupe s’attaque directement à un « monstre sacré ». Et avec quel talent !

« J’ai l’intention de raconter l’histoire de la vie de Molière et de sa troupe de ses débuts jusqu’à sa gloire. C’est moins l’œuvre qui m’intéresse que la vie de cet homme et à travers lui, la vie d’une troupe de théâtre » explique en exergue Johana Giaccardi qui met en scène avec une inventivité débridée cette saga. Dès l’entrée des spectateurs dans un dispositif tri-frontal, les comédiennes s’approchent, l’une portant le fauteuil dans lequel Molière est mort, l’autre déguisée en part de parmesan (le dramaturge en aurait demandé un morceau avant de mourir) l’autre encore sous les traits de la marquise de Rambouillet, « elle ne fera pas partie de la pièce » précise celle qui la présente, voici Ariane Mnouchkine qui n’a pas fait la mise en scène de la pièce… Les mots fusent, bourdonnent, emplissent l’espace d’une saine effervescence.

Au centre une scène montée sur ses tréteaux de bois attend. Un « petit théâtre » lové à l’intérieur du « grand », disposé sur le plateau du Vitez, devient l’objet même de la pièce, c’est autour de lui, pour et par lui que se dessinent les enjeux, que tout prend vie. Le récit initial nous amène à voir l’invisible, c’est là, sur ce point précis de la scène que Marie Cressé, épouse Poquelin, est dans les souffrances de l’enfantement, les visages se penchent, on entend les halètements de la parturiente, comme on a vu tout un peuple émerger du néant, des nobliaux prétentieux aux portefaix, en passant par les bateleurs du Pont-Neuf qui éblouiront le jeune Jean-Baptiste, conduit par son grand-père maternel. La magie du théâtre s’installe ainsi dans cette connivence où l’on accepte l’illusion comme mode de vérité. Peu importe si les ficelles sont visibles, avouées, presqu’au contraire revendiquées, la force de la troupe des Estivants réside aussi là, une capacité à amener le public dans tous les méandres de sa fantaisie, accompagnés par les sons en live de Valentine Basse, subtilement décalés.

Le travail en miroir, le mime guidé par une narration, le jeu « classique », l’interpellation au public, l’animation d’objets, toutes les ressources sont exploitées avec une espiègle vivacité. Les actrices (Valentine Basse, Anne-Sophie Derouet, Naïs Desiles, Johana Giacardi, Edith Mailaender) endossent tous les rôles avec une époustouflante justesse, accordent une incarnation sensible à chaque personnage, naviguent entre le XVIIème et notre époque, ne négligeant aucun anachronisme (dont une manif « de droite » hilarante) avec une délectation potache communicative. Foin d’une exactitude rigoureuse ! L’esprit en revanche est là, souligné par le rapprochement entre les tribulations de l’Illustre Théâtre et celles de la compagnie Les Estivants. L’itinérance, les échecs, la ténacité, la volonté de faire du théâtre envers et contre tout, malgré la possibilité d’une vie aisée et « respectable » (les acteurs n’ont pas le droit d’être inhumés en terre consacrée au XVIIème), tout est là. Itinéraire autant physique qu’intellectuel, la Saga de Molière décline génialement ce qui constitue l’essence du théâtre dans sa vivante proximité, sa jubilation créatrice. Le théâtre et la vie se conjuguent ici étroitement. Peut-être faut-il suivre les rêves de Cyrano de Bergerac (le vrai, pas celui d’Edmond Rostand) et partir dans la lune après un recensement des pauvres effets qui restent d’une vie ? Les artistes sont bien ces êtres-là qui décrochent la lune pour nous en rapporter les reflets et rendent lumineuses nos parts d’ombre et de doute. Bravo !

MARYVONNE COLOMBANI
Octobre 2021

Spectacle donné les 1er et 2 octobre au théâtre Vitez, Aix-en-Provence

À venir
13 octobre
L’Oustau Calendal, Cassis
15 octobre
Salle des Fêtes, Venelles
26 novembre
Centre socio-culturel, Mollégès
17 décembre
Salle des arts, Sausset-les-Pins

Spectacles gratuits sur réservation

Photographies © Julien Gatto

Théâtre Antoine Vitez
29 Avenue Robert Schuman
13100 Aix-en-Provence
04 42 59 94 37
http://theatre-vitez.com/